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Nos gènes se mettent à table (2/2)

Nos gènes se mettent à table (2/2)
Que faire pour optimiser son identité épigénétique ? Nous avons vu dans l'épisode précédent que le génome de chaque individu gardait la mémoire de son histoire intra-utérine sous la forme d'empreintes chimiques. La carte de ces empreintes est appelée profil épigénétique. Au cours de la vie, ce profil continue d'évoluer en fonction de l'âge, du mode de vie, de l'environnement et des interactions sociales. Même la forte ressemblance entre vrais jumeaux s'estompe lorsqu'ils suivent des parcours de vie différents : l'un prendra facilement du poids et pas l'autre, ou ils ne seront pas atteints des mêmes maladies. La période gestationnelle représente donc un créneau particulièrement sensible pour la programmation de notre métabolisme, mais cette programmation est ensuite modulable par nos expériences individuelles. Cette modulation pourra donc être protectrice mais peut aussi conduire au développement de maladies.

Photo cc by-sa National Insitutes of Health

Quelles sont les maladies liées à l'épigenèse ?

Outres les maladies métaboliques déjà évoquées, il existe de nombreuses autres pathologies potentiellement liées à l'épigénèse. C'est le cas de diverses pathologies neurodégénératives, des troubles dits "psychiatriques" comme l'autisme et la schizophrénie, mais aussi de divers cancers.

Les pathologies cancéreuses sont souvent associées à une trop forte activité des gènes promoteurs de prolifération cellulaire appelés oncogènes. L'expression de ces gènes est normalement limitée à un stade particulier du développement embryonnaire puis ils sont verrouillés par marquage épigénétique pour permettre la différenciation cellulaire. La réactivation inappropriée des oncogènes peut être initiée par l'effacement de ce marquage. Les cellules retournent alors vers l'état pluripotent c'est à dire similaire à celui de la cellule œuf. Corriger la pathologie cancéreuse consisterait donc à rétablir les empreintes normales…

Les diverses tentatives de reprogrammation épigénétique menées dans ce sens l'ont été exclusivement sur des animaux modèles ou des cellules en culture. Même si elle paraît simple en théorie, l'opération s'est révèlée difficile et aléatoire. Non seulement beaucoup de marques résistent à l'effacement mais il est impossible de cibler un gène en particulier dont on voudrait changer l'expression. Par exemple, si certains nutriments ont des propriétés anti-tumorales sur des lignées de cellules cancéreuses en culture, rien ne permet de dire que les mêmes effets opèrent chez l'individu in vivo. Par contre, plusieurs études en cours évaluent les effets d'une restriction calorique globale et de la pratique d'exercices physiques, sur le pronostic de patients atteints de cancers. Les résultats complets ne sont pas encore disponibles.

Quoiqu'il en soit, il semble plus difficile de corriger un profil épigénétique déviant que de prévenir la détérioration de ce profil. Le dépistage en routine des profils épigénétiques "à risque" n'étant pas à l'ordre du jour, on s'en remet au bon sens populaire : « mieux vaut prévenir que guérir ! ». A défaut de savoir corriger notre identité épigénétique, une hygiène de vie adaptée permet souvent d'en limiter les risques tout en réduisant la production de nouvelles marques susceptibles d'aggraver la situation. Il est donc recommandé d'adopter dès le plus jeune âge une hygiène de vie intégrant une alimentation variée, équilibrée et la pratique d'une activité physique quotidienne. Les recommandations « 5 fruits et légumes par jour » et « marcher au moins 1h par jour » se justifient complétement.

 

Des « médicaments épigénétiques » dans votre assiette…

Parmis les molécules « chouchoutes » dont les propriétés sont largement vantées dans la presse, citons le resvératrol présent dans le raisin (sous-entendu le vin rouge). Le resvératrol appartient à la famille des polyphénols dans laquelle on trouve également la caféine, le curcuma et le EGCC extrait du thé vert. Connus surtout pour leurs propriétés anti-oxydantes, les polyphénols agissent aussi et surtout en modulant l'expression des gènes. D'autres molécules aux noms compliqués, présentes en paticulier dans le chou, le broccoli, l'ail, ainsi que les acides gras Oméga 3 des poissons gras  présentent des activités similaires. Aujourd'hui, les  aliments ne sont plus considérés seulement comme des « carburants cellulaires » mais comme des médiateurs de notre santé grâce au dialogue qu'ils établissent avec nos gènes. La popularité récente du concept de nutrithérapie repose également sur l'observation d'une longévité accrue chez les populations pratiquant certains régimes comme par exemple le régime crétois.

Rappelons cependant que la preuve d'un rôle bénéfique de ces molécules n'a été faite que sur des modèles de cellules en culture. Il est également inutile voire dangeureux de consommer tel ou tel aliment à l'excès sous prétexte qu'il présente telle ou telle propriété. En effet, comme pour beaucoup de molécules à effet biologique, dépasser la dose thérapeutique revient souvent à atteindre la dose toxique : il n'est pas question de consommer du vin rouge à volonté sous prétexte qu'il est riche en resvératrol !

 

Probiotiques et microbiote : bienveillantes bactéries !

Une façon encore largement méconnue de valoriser son épigénome consiste à « bichonner » les nombreuses bactéries qu'héberge notre intestin. Cette flore bactérienne que l'on appelle microbiote est indispensable à la digestion des aliments. Pour favoriser le maintien de cette flore, on recommande la prise de probiotiques qui agissent comme des « facteurs de croissance » bactériens. On distingue 3 grandes catégories de microbiotes, chacune correspondant à un cocktaïl particulier d'espèces bactériennes. Chaque catégorie de microbiote a un impact particulier sur notre  santé (qualité de la réponse immunitaire par exemple) mais aussi sur notre humeur et notre comportement. Un aspect particulièrement intéressant pour le traitement de l'obésité est le rôle essentiel qu'il joue dans la régulation du métabolisme. On a même découvert récemment une bactérie qui fait soit-disant maigrir ! Aujourd'hui il est possible de faire réaliser le profilage de son microbiote personnel et des transplantations de microbiote sont déjà été réalisées avec succès chez la souris. A quand la thérapie microbiotique !?

 

Que retenir de tout ceci

Nous avons aujourd'hui un peu de recul depuis les premiers travaux sur l'épigenèse. Ces mécanismes permettent une adaptation rapide à l'environnement et assurent le maintien de l'espèce selon un principe non darwinien. On a affaire à un processus dit de « microévolution », plus proche du concept lamarckien, et grâce auquel la survie des individus ne dépend pas de la sélection des individus porteurs de «bonnes mutations ». La sélecion naturelle qui dépend de l'apparition aléatoire de ces mutations favorables serait d'ailleurs un processus beaucoup trop lent pour remédier efficacement aux modifications rapides de l'environnement à l'échelle de quelques siècles.

Cependant, si nos modes de vie continuent d'évoluer à la même vitesse que ces dernières années, même l'adaptation épigénétique n'aura plus la souplesse suffisante pour faire face à ces transformations. On estime qu'environ un tiers de la population francaise actuelle est en état de surcharge pondérale et que le nombre d'obèses augmente de façon alarmante. Heureusement on peut espérer que les progrès récents de l'épigénétique permettront de disposer dans un délai raisonnable d'un arsenal thérapeutique varié où chacun pourra trouver son compte. En attendant, le simple bon sens est déjà la meilleure des armes : bien manger, bien dormir, fuir le stress et bouger suffisamment. Voilà qui devrait déjà nous garantir le meilleur avenir possible !

 

 


Article rédigé par Valérie Mils, Maître de conférence en Biologie du développement -Centre de Biologie du développement  - Université Paul Sabatier à Toulouse. Mis en ligne le 29 mai 2013 à l'occasion de la quinzaine du goût.


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