PARLONS SCIENCES

Quand la génétique se mêle de la baleine

Quand la génétique se mêle de la baleine
La baleine est à l'honneur au Muséum : son énorme queue, qui peut mesurer jusqu'à 3 mètres de large, orne les murs de Toulouse. La couleur et la répartition des taches qui la décorent varient d'un individu à l'autre et sont utilisées pour distinguer les individus d'une même espèce. Mais examiner ces taches n'est pas toujours facile et ne suffit pas pour caractériser le sexe de l'animal ni l'identifier avec précision et connaître ses relations de parenté avec d'autres baleines. La génétique moléculaire s'est développée de manière spectaculaire ces dernières années. Elle rend des services inestimables dans de très nombreux domaines et offre un précieux outil aux chercheurs qui veulent mieux connaître et gérer les différentes populations de baleines. En voici quelques exemples :

Un petit morceau de peau et l'affaire est réglée

img prélèvement de peau de baleine et analyse ADNA distance, à bord d'un bateau, les scientifiques envoient sur les baleines de petites fléchettes qui ne leur causent aucun tort mais permettent de recueillir quelques millimètres de tissus. Ils peuvent également saisir des fragments « au vol » après le saut de l'animal. Les chercheurs en extraient ensuite l'ADN qu'ils utilisent pour analyser différents paramètres.  C'est ce qu'ont fait en 1991 les canadiens M. Brown, S. Kraus et  D. Gaskin (1), pionniers en la matière, pour étudier le sexe de 46 baleines franches (Eubalaena glacialis). Ces baleines à fanons vivent dans l'Atlantique Nord et le Pacifique Nord et sont particulièrement menacées.


La même stratégie est actuellement utilisée par une équipe de chercheurs français au large des côtes de Madagascar (2) pour mieux comprendre les mœurs de reproduction d'autres baleines à fanons, les baleines à bosse (Megaptera novaeangliae, littéralement « l'aile géante de la Nouvelle Angleterre  »), réputées pour leurs longs chants et leurs acrobaties.

 

 Photos : Prélèvement de fragment de peau avec fléchette (photo 1) ou "en vol" , après le saut de l'animal (photo 2) © Cétamada ; Tubes contenant des fragments de peau dont sera extrait l'ADN (photo 3 © Cétamada), Test pour distinguer mâles et femelles (PCR) (photo 4 © Biogemme).
 

Chacun pour soi ou les mélanges sont-ils permis ?

Après 15 ans d'investigation, une étude à très grande échelle portant sur plus de 1500 baleines à bosse vient de livrer ses secrets  : les chercheurs de multiples organisations (dont le Muséum d'Histoire Naturelle américain) ont parcouru les eaux de l'Atlantique Sud et de l'Océan Indien pour mieux comprendre leur degré de parenté et la dynamique de leurs populations dans l'hémisphère Sud.

img Tubercules sur la tête de la baleine à bosse

Photo : Les tubercules de la tête caractérisent les baleines à bosse (© Rainer J. Wagner)

L'étude révèle que les brassages génétiques sont très faibles entre les individus des côtes opposées de l'Océan Atlantique, mais qu'ils sont plus importants entre les baleines se reproduisant de chaque coté du continent africain (3).

Illustration Arbre phylogénétique de la baleine, simplifié
Illustration : Classification simplifiée des Cétacés : on connaît actuellement 78 espèces de Cétacés réparties dans 2 groupes : les Mysticètes (17 espèces) et les Odontocètes (61 espèces) (en bleu les espèces mentionnées dans le texte).


D'un bout à l'autre du globe, ils parcourent des distances considérables, mais où vont-ils ?

img Rorqual commun en train de plonger
Les rorquals communs (Balaenoptera physalus) auxquels appartient le spécimen du Muséum, se retrouvent dans presque tous les Océans du Monde qu'ils parcourent sur de longues distances pour se nourrir, dans les eaux froides riches en nourriture en été, et se reproduire, dans les eaux plus tempérées en hiver. On sait cependant encore peu de choses sur leurs lieux d'accouplement et leurs trajets migratoires. En utilisant différents « marqueurs », une étude génétique a montré qu'on pouvait distinguer plusieurs populations de rorquals communs : ceux de l'Atlantique Nord-Ouest, ceux de l'Atlantique Nord-Est et ceux de la Méditerranée qui sont présents partout, des eaux tempérées aux latitudes polaires (4).
 

Une grosse surprise : la baleine la plus rare du monde observée pour la première fois, il y a quelques semaines

img Une des deux baleines à bec de Travers échouées
L'Océan Pacifique Sud héberge des fonds très profonds qui abritent plus d'une vingtaine d'espèces de cétacés, qui n'ont été que très rarement observées pour la plupart. C'est le cas de la baleine à bec de Travers (Mesoplodon traversii), une baleine non pas à fanons mais à dents, dont deux spécimens, une femelle et son petit, ont récemment été découverts, échoués, sur la plage d'Opape en Nouvelle Zélande. Dans un premier temps, sur la base de leurs caractéristiques morphologiques, les biologistes les avaient pris pour des baleines grises à bec (Mesoplodon grayi) qui sont relativement courantes dans la région. Mais les analyses génétiques ont révélé une surprise de taille (5) : il s'agissait en fait de baleines à bec de Travers, ainsi nommées d'après le nom de celui qui avait découvert en 1872 une mandibule sans dent d'un mâle de cette espèce, Henry Hammersley Travers ! Depuis, 140 ans aucun spécimen n'avait été observé vivant.

Photo : Une des deux baleines à bec de Travers échouées (© New Zeland Government)


Réf 1 : Brown MW, Kraus SD, Gaskin DE (1991) Reaction of North Atlantic right whales (Eubalaena glacialis) to Skin Biopsy Sampling for Genetic and Pollutant Analysis. Report of the International Whaling Commission Special Issue. 13: 81-89.
Réf 2 : Méheust E, Trudelle L,  Faria M, Alfonsi E, Charrassin JB, Jung JL, Adam O (2012) Etude pluridisciplinaire de la population de baleines à bosse (Megaptera novaeangliae) de Madagascar
Réf 3 : La plus grande étude génétique jamais réalisée sur les baleines à bosse de l'hémisphère sud ! par Réseau-Cétacés
Réf 4 : Le rorqual commun (Balaenoptera physalus, Linné 1758) par Groupe de Recherche sur les Cétacés
Réf 5 : Kirsten Thompson, C. Scott Baker, Anton van Helden, Selina Patel, Craig Millar and Rochelle Constantine - The world's rarest whale. Current Biology, Volume 22, Issue 21, R905-R906, 6 November 2012  
 

Photo queue baleine CC by-sa nc Simon Allard.

>>>>> RETOUR AU SOMMAIRE PARLONS SCIENCES


Article rédigé par Dominique Morello.