PARLONS SCIENCES

Une excursion dans le stupéfiant bestiaire des livres médiévaux

Une excursion dans le stupéfiant bestiaire des livres médiévaux
Au Moyen Âge, avant l'éclosion des Sciences naturelles, la représentation des animaux ne semble pas relever d'une observation attentive des êtres vivants. Et pourtant, durant cette période qui s'étale du V au XVe siècle, les animaux sont partout, sculptés sur les chapiteaux, accrochés aux corniches des cathédrales ou bien peints sur du parchemin. Ainsi, certaines enluminures accueillent tout un monde de formes animales plus ou moins vraies, souvent exotiques ou transformées en d'étonnantes créatures hybrides. Le célèbre Livre de Kells offre un remarquable exemple de ce travail de l'imagination. Les lettres ornées, placées en début de certains textes, s'animent d'une curieuse faune qui migre volontiers dans les marges pour le plus grand plaisir des lecteurs.

Illustration : seconde moitié du XIIe Folio 70r, Bodleian 264, Library d'Oxford

Un exemple fascinant : le livre de Kells 

Evangile selon St Luc, folio 250r

Entre le VIIeet le IXesiècle, les moines irlandais ont élaboré quelques uns des plus beaux manuscrits du Moyen Âge, dont le plus célèbre est le Livre de Kells (Dublin, Trinity College, MS 58), conçu au début du IXe siècle sur l'île d'Iona. Aussi appelé « Évangéliaire de saint Colomba » car il contient le texte latin des quatre Évangiles, ce manuscrit était déjà considéré au XIe siècle comme un joyau de l'art occidental. Il fascine toujours autant les chercheurs du monde entier en raison de sa très riche iconographie. En effet, c'est un manuscrit très vivant, dont les couleurs et la décoration, faite d'entrelacs étourdissants, de lettres ornées et d'enluminures pleine page, confèrent au texte biblique une allure très festive.

 

Ce livre, qui compte 340 enluminures, est surtout peuplé par un bestiaire grouillant, constitué en grande partie de représentations christiques telles que la loutre, le poisson, le paon, la colombe, le lion ou le griffon. 

Illustration :  Évangile selon St Luc, folio 250r

 

Qu'ils soient réels ou fabuleux, ces animaux semblent évoluer en toute liberté dans le texte, se faufilant parfois entre les lignes voire entre les lettres : 

illustration un loup multicolore se balade au milieu de l'évangile de Matthieu

ça et là, un loup multicolore se balade au milieu de l'évangile de Matthieu (folio 67v), des poules grattent le sol au-dessus de la parabole du semeur (folio 67r.), une phalène se trouve enfermée dans une initiale (folio 63r.), une loutre pêche au bas d'une lettre enluminée (folio 34r.)…

Illustration : un loup multicolore se balade au milieu de l'évangile de Matthieu (folio 67v)

illustration le lion de St MarcPar ailleurs présents aux quatre coins du manuscrit, les symboles zoomorphes des évangélistes, le taureau de St Luc et l'aigle de St Jean forment des hybrides étonnants.

Illustration à droite  : le lion de St Marc, folio 4r

folio 34r ou Chi-RhoEnfin, la faune du Livre de Kells occupe la première place de plusieurs enluminures pleine page, constituées d'entrelacs zoomorphes aux contours vertigineux, dans lesquels les corps déstructurés des dragons, oiseaux et quadrupèdes s'étirent à l'infini.

Illustration : "Chi-Rho", folio 34r

Associées à une faune multicolore et à de nombreux animaux fabuleux, les créatures hybrides et autres chimères ondoyantes du Livre de Kells * forment ainsi un bestiaire surprenant qui a contribué à l'expansion de l'art irlandais en Europe. On en retrouve la trace à l'époque gothique sur les chapiteaux des cloîtres et dans les silhouettes des gargouilles qui gardent ces « livres de pierre » que sont les cathédrales

 

Acrobaties animalières dans les lettres de l'alphabet

BnF Latin 12048 folio 111v Sacramentaire de Gellone Lettre M VIIIe siècleTrès tôt, les moines ont cultivé l'art de la lettrine, une majuscule agrandie et ornée mettant en valeur le début d'un texte. Dès le VIIIe siècle, des formes animalières sont incluses dans des lettres. Poissons, oiseaux ou serpents, souvent fortement stylisées et réalisées au compas, ornent les initiales dont ils constituent les jambages et les courbes.

 

Illustration : BnF. Latin 12048, folio 111v. Sacramentaire de Gellone. Lettre M. VIIIe siècle.

 

Seconde bible de St Martial de Limoges Lettrine V. XIe siècle BnF de Paris Latin 8 folio 183A ce répertoire zoologique s'ajoutent des quadrupèdes aux lignes plus souples et d'étranges animaux hybrides qui empruntent à des animaux différents certaines parties de leurs corps pour les assembler en une chimère. Des attributs animaliers très simplifiés mais spécifiques - écailles, plumages, aigrettes, griffes, fourrures et crinières - sont présents. Et leur évocation est efficace pour identifier approximativement les bêtes auxquelles ils appartiennent. Des volutes végétales entrent en scène et servent de perchoirs aux contorsions de toutes ces bêtes. Une queue, une langue s'achèvent comme la vrille d'un rameau feuillu tandis qu'une tige se termine en tête d'animal.

 

Illustration : Seconde bible de St Martial de Limoges. Lettrine V. XIe siècle, BnF de Paris. Latin 8 (1), folio 183.

 

Début du Te igitur du Sacramentaire de Limoges XIe siècle BnF de Paris Latin 9438 folio 59vCes jeux graphiques plaisent et poussent les enlumineurs à donner libre cours à leur imagination : dragons, centaures et autres hybrides fantastiques, nés d'associations morphologiques introuvables dans la nature, se glissent dans les ramures végétales en réalisant d'incroyables acrobaties. Les pattes, les cous et les queues s'allongent démesurément. Ce sont des bêtes inconnues qui s'empoignent sauvagement, se mordent et luttent. Ainsi les initiales sont transformées en lieux grouillants de vie où se perpétuent des métamorphoses improbables et des combats de fauves.

 

Illustration à droite : Début du Te igitur du Sacramentaire de Limoges. XIe siècle. BnF de Paris. Latin 9438, folio 59v

 

Bible de Winchester Initiale A du Livre de Daniel Seconde moitié du XIIe siècle folio 264v Bodleian Library d'OxfordEnfin, ce sont aussi les mots introduisant un texte qui sont parfois agrandis jusqu'à remplir une page entière. Les lettrines s'imbriquent alors et composent un grand monogramme difficile à déchiffrer dans une luxuriance animale et végétale.

 

Illustration à gauche : Bible de Winchester. Initiale A du Livre de Daniel. Seconde moitié du XIIe siècle. folio 264v, Bodleian Library d'Oxford.

 

Drôleries et chimères dans les marges

Les créatures chimériques se répandent dans les livres médiévaux, tout particulièrement à l'époque gothique, à partir de 1250. Leur développement va de pair avec l'émancipation des lettres ornées, qui s'affranchissent petit à petit du strict cadre de la colonne de texte, pour s'étendre dans les territoires encore vierges que sont les marges du livre. Sur ces prolongements d'apparence végétale, peuvent alors prendre place des petites scènes, parfois liées au contenu du livre, mais le plus souvent de caractère indépendant. On les appelle des personnages en marges, des marginalia ou encore des drôleries, car les saynètes qu'ils jouent sont le plus souvent une source d'amusement et de distraction. C'est particulièrement le cas pour les créatures chimériques, qui bien souvent sont d'abord des objets esthétiques. Elles témoignent du plaisir de combiner plusieurs traits humains ou animalier, pour inventer de nouvelles formes. Car si l'on retrouve les chimères classiques dans les marges des livres (centaure, sirène…), il y a surtout une grande liberté dans l'invention de nouvelles hybridations.

 

marginalia ou encore des drôleries Psautier Lutrell

Illustration : Marginalia ou encore des drôleries - Psautier Lutrell

 

Les énormes créatures hybrides qui peuplent le Psautier de Luttrell sont parmi les inventions les plus spectaculaires. Dans ce manuscrit anglais du XIVe siècle, ces créatures occupent une place conséquente au regard de leur caractère normalement « marginal ».

 

illustration marginalia ou encore des drôleries Psautier Lutrell

Illustration : Marginalia ou encore des drôleries - Psautier Lutrell

 

Mais il n'est pas nécessaire d'aller jusqu'en Angleterre pour trouver des personnages en marge, et les marginalia qui ont été peints à Toulouse à la fin du XIIIe siècle et durant tout le XIVe siècle, quoique plus discrets, ne sont pas moins attachants. illustration petit musicien à ailes de chauve-souris qui anime les pages du Missel de Jean TissandierIl faut ainsi s'attarder sur ce petit musicien à ailes de chauve-souris (illustration à guache) qui anime les pages du Missel de Jean Tissandier. Ce manuscrit était destiné à la chapelle que cet évêque fit faire dans les années 1330 au couvent des Cordeliers de Toulouse et dont les magnifiques sculptures sont toujours conservées au musée des Augustins. femme placée au dessus de saint Pierre qui file nonchalamment en dépit de ses pattes de lions et de sa queue de serpent Missel de Jean TissandierCe livre, qui contient le texte de la messe, partage son décor entre des scènes religieuses classiques et des petites créatures hybrides, comme cette femme qui, placée au dessus de saint Pierre, file nonchalamment en dépit de ses pattes de lions et de sa queue de serpent (illustration de droite, Missel de Jean Tissandier, environ 1330, Bibliothèque municipale de Toulouse, ms. 90).

La part d'invention des artistes doit cependant être nuancée. En effet, on remarque vite la mise en place de « schémas communs » d'hybridation au sein d'un même atelier, mais aussi au sein d'une même tendance stylistique. Par exemple, dans le cas du Missel de Jean Tissandier, on note que les deux hybrides présentent le même type de pattes léonines rouges qui sont d'ailleurs très fréquemment employées pour les personnages hybrides du XIVe siècle. Et si nous nous tournons vers la production locale toulousaine du début du siècle, on remarque aussi un type d'hybride particulier et très largement reconnaissable : des créatures à la croisée des chemins entre l'animal, l'humain et le végétal, mais que caractérise toujours un très long cou sinueux, sur lequel les artistes posent souvent soit une tête humaine réjouie, soit une tête d'échassier au bec exagérément long. L'invention des artistes s'inscrit donc tout de même dans une tendance artistique générale locale, même dans un domaine qui semble relever de la pure imagination. Mais c'est un trait qui transcende les époques : en tout temps, même les créatures les plus librement créées par notre esprit, sont en fait rattachées au milieu culturel d'où elles proviennent.

 

Pour conclure, comme l'ont si bien dit Gilles Deleuze et Félix Guattari « l'art ne cesse d'être hanté par l'animal ». Depuis la nuit des temps, l'humain a représenté des animaux : les bestiaires ornent les grottes préhistoriques et des animaux réels ou imaginaires remplissent les manuscrits enluminés. A leur tour, ces représentations façonnées par les hommes du Moyen Age inspirent des auteurs plus contemporains, comme J. K. Rowling. Les loups-garous, sirènes, basilics « et autres chimères » de la saga Harry Potter sont en grande partie hérités de l'imaginaire médiéval. Et que dire des mangas où licornes, chevaux ailés et dragons fleurissent à tour de page !

 

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* Avis aux internautes : Le manuscrit du Livre de Kells, visible au Trinity College de Dublin, est désormais consultable en ligne à l'adresse : http://digitalcollections.tcd.ie/home/index.php?DRIS_ID=MS58_003v.


L'article Des sciences naturelles avant la lettre : le surprenant bestiaire des Cocharelli est suceptible de vous intéresser. Parlons Sciences du 1er août 2013. 


Article rédigé par Colette Bitsch, entomologiste, Chargée de Recherche honoraire au CNRS, Loren Gonzales, Doctorante contractuelle chargée d'enseignement, Université de Toulouse Jean Jaurès - PLH ELH et Emilie Nadal, Chercheuse associée au laboratoire TRACES, Université Toulouse Jean Jaurès. Avec la participation de Dominique Morello, chercheuse CNRS, détachée au Muséum de Toulouse.


Mis en ligne le 1er Juillet à l'occasion du Kiosque-Actus du 6 Juillet consacré aux « Bestiaires, gargouilles et autres chimères », lieu : Muséum d'histoire naturelle de Toulouse.