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Les larmes sèches de l’Aral

Les larmes sèches de l’Aral
L’aménagement du bassin aralo-caspien par les autorités soviétiques, sans aucune réflexion sur la spécificité de cet écosystème, a conduit à une succession de catastrophes inédites, toutes liées les unes aux autres. La planification de plus de 8 millions d’hectares d’une agriculture irriguée a entraîné la disparition de la mer d’Aral, la stérilisation des terres mises en valeur et la dégradation progressive de l’état de santé des riverains. L’Asie centrale, en particulier l’Ouzbékistan, fait face à un processus de désertification. Voici un éclairage pluriel et simplifié des mécanismes, causes et conséquences complexes de la crise écologique.

Photo : Moynaq, mer d'Aral (Arian Zwegers, CC by SA via Flickr)

 

La situation géographique de l’Aral

A Mujnak, ancien port de pêche du Karakalpakhstan (Ouzbékistan), il ne reste plus rien de la mer d’Aral, sinon cet immense cratère vide. La végétation colonise les fonds exondés et recouvre petit à petit les chalutiers corrodés par le sel et le vent. « Le grand miroir bleu » était le nom donné à la mer d’Aral par les nomades de la steppe. Mujnak était aussi un lieu de villégiature où il faisait bon se reposer. Il y a si peu de temps… Il y a des siècles…

 

Au cœur de la Touranie (Turkestan), à 400km de la mer Caspienne, la mer d'Aral est située à 45° de latitude Nord et 60° de longitude Est. Autrement appelée « l’île dans le désert », elle fût partagée entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan lors de la création des républiques (1924).  Elle était alors formée par « la petite mer » (maloïé morié) et « la grande mer » (bolchoïé morié), reliées par l’isthme de Kokaral.

A l’ère tertiaire, l’océan originel de la Téthys subit la percée du bloc arabo-indo-africain. La mer Méditerranée, la mer Noire, la Caspienne et l’Aral apparaissent. Les terrains sédimentaires révèlent la présence de sel gemme, de gypse et de potasse. Après l’Oligocène, la mer Sarmate se forme. Elle s’étendait presque de la Méditerranée jusqu’aux montagnes de l’Altaï et du Tian Chan (Chine). La mer Sarmatienne disparait et se reforme à l’époque du Pliocène (6-4 millions d’années), moins orientale que la mer Sarmate. Après d’autres mouvements tectoniques, la mer d’Aral se dessine il y a 3 à 5 millions d’années, avec ses contours modernes.

       Autrefois, l’Aral était le quatrième lac le plus étendu du monde, après la Caspienne, le lac Supérieur et le lac Victoria. Sa superficie oscillait autour de 66 458 km2 (428X284 km) et son niveau dépendait du débit de deux cours d’eau  le Syr Daria au nord, et l’Amou Daria au sud. Les deux rivières traversent de grands déserts plats. Toutes ces masses d’eau sont soumises au contexte climatique local (ensoleillement, vent, aridité et sécheresse). En 1960, la profondeur maximale du lac est relevée à 67 mètres (pour une moyenne d’environ 18 mètres). On mesure un degré de salinité moyen de 10-11g/l (versus 1 à 15g/l pour la Caspienne, 0,092 pour le Baïkal). Les eaux du lac ont une composition chimique très différente de celle de l’eau de mer. Ce sont des eaux douces.

 

Evaporation de la merd'Aral 2000-2010. Observatoire de la NASA

 

       L’Aral a toujours été un grand lac fragile. Les professeurs M. Mainguet, R. Letolle et N. Glazovski indiquent que la région aralo-caspienne est l’une des régions sèches les plus particulières de la planète. La spécificité de l’Aral est due à sa structure endoréique, - c’est à dire que les eaux ne filent pas vers la mer, elles se perdent dans les terres - mais aussi à sa localisation dans des zones arides à semi arides.

         Les géologues spécialistes nous ont d'ailleurs appris que le lac a fluctué plusieurs fois à l’échelle géologique. Il a pu même disparaître. Mais nous savons également, grâce aux résultats de la sédimentologie moderne, que le niveau de l’Aral n’a probablement jamais baissé de plus d’une quinzaine de mètres à partir de l’échelle historique (apparition de l’homme) jusqu'aux années soixante.

 

Historique du désastre

Nous pouvons identifier les origines de la catastrophe par la conquête de l’Asie centrale due au besoin de rivaliser et concurrencer la Route des Indes anglaise. Puis vint la révolution bolchévique et la période soviétique...

Des premières villes sont d'abord construites dans le désert, ce qui entraîne la disparition des tigres blancs dans les deltas, puis on investit dans la culture du coton grand format, provoquant l’inondation des terres cultivées. 

Malgré l’observation des premières chutes de production (1915-17), un plan quinquennal est voté en 1924 (Lénine) pour le redémarrage de la culture cotonnière. 95% des terres cultivables sont collectivisées avant la seconde guerre mondiale. En 1954, d’autres plans quinquennaux sont mis en œuvre par Staline puis Khroutchev. Plus de 8 millions d’hectares sont dédiés à l’agriculture irriguée (coton et riz) dans cet écosystème absolument inadapté. En effet, la steppe est aride ou semi-aride tandis que le coton est une plante de climat tropical humide.

La catastrophe est planifiée, réalisée consciemment par les bureaucrates soviétiques. Dans un article qui paraît dans la Literatournaïa Gazieta le 18/11/1987, écrit par V. Sokolov, le caractère inévitable du dessèchement de l’Aral est clair pour tout le monde depuis 1968. Il s’agit de multiplier les quotas de production de l’Union Soviétique, quitte à sacrifier paysages et populations. L’utilisation du potentiel économique et naturel du secteur agroalimentaire des républiques d’Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Turkménistan est insatisfaisante (sic). L’Ouzbékistan doit devenir le grenier à coton de l’URSS, voire du monde, à l’époque où apparaît la fibre synthétique…

Les eaux de l’Amou Daria, du Syr Daria et de leurs affluents sont détournées au profit des canaux d’irrigation construits trop vite, sans procédure d’étanchéification, ni système de drainage efficace.

Une utilisation massive d’intrants chimiques à vocation agricole va entrainer la pollution de tous les circuits de l’eau. C'est ainsi qu'une suite d’absurdités a conduit à la plus grande catastrophe du XXème siècle, une tragédie humaine pour 40 millions de personnes.

 

Ressources en eau du bassin de la mer d'Aral (Source cawater-info.net)

 

 

 

Des conséquences environnementales et humaines désastreuses

         Une situation écologique catastrophique

Inondées, les terres sont rapidement transformées en marécages. Les sols vont alors révéler des remontées salines blanches par un mécanisme d’évapotranspiration. Devenus stériles, il faut utiliser toujours plus de nouvelles ressources en eau pour les « laver ».

              Le niveau de l’Aral baisse depuis 1961 (0,45m/an). Dès le début des années 70, le recul du plan d’eau est visible, on observe l’augmentation des taux de sel (différente selon la topologie), la contamination des poissons, puis leur mort progressive. Dans les deltas, les bois de thuyas et les roseaux disparaissent.

Les commerces piscicoles et portuaires sont sinistrés, une détresse économique et sanitaire sans précédent apparait. La conserverie de Mujnak employait 1500 personnes. Elle est aujourd’hui fermée. Les activités de pêche nourrissaient environ 60 000 personnes. Le taux de chômage de la région est de 80%.

Plus de 15kg de pesticides par hectare sont déversés dans les champs (soit 10 fois plus qu’aux USA). L’usage inconsidéré des intrants chimiques a favorisé la sélection des nuisibles et modifié la situation acridienne1 locale. Le criquet Calliptamus italicus colonise les milieux anthropisés au détriment de l’espèce indigène le Locusta migratoria migratoria. Il existe maintenant des résistances aux insecticides et aux pesticides.

La réduction du plan d’eau et sa disparition côté ouzbek ont entraîné des changements météorologiques importants qui ont une incidence sur la culture du coton et le rendement de la production. Les étés sont plus chauds, plus secs et aussi plus courts.

 

Image : Diminution de la mer d'Aral. De gauche à droite 1973, 1989, 1999, 2001, 2003, 2009 (US GEOLOGICAL SURVEY AND NASA)

 

La santé des populations en danger

Respirer, manger ou boire est délétère dans les espaces de production cotonnière. 3,5 à 5 millions de riverains sont continuellement exposés aux poussières salines (et aux tempêtes de sels), mais aussi à la consommation d’une eau chargée en engrais, pesticides, herbicides, insecticides ou aux résidus de défoliants. L’eau domestique est non conforme aux normes édictées par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé). L’eau et la chaîne alimentaire sont empoisonnées par des perturbateurs endocriniens, des métaux lourds, etc. qui génèrent des maladies. Le zinc, le manganèse empêchent par exemple la fixation du fer. Au Karakalpakhstan, à l’aval du système d’irrigation sud, 97% des femmes en âge de procréer sont anémiées (chiffres de la FAO), leur taux d’hémoglobine est trop bas, ce qui induit des souffrances respiratoires chez le nouveau-né (hypoxie ou anoxie néonatale). Les taux de morbidité et de mortalité infantiles sont élevés. Au Karakalpakhstan, ce  taux est un des plus élevés au monde. Il faut y associer le taux de mortalité maternelle. Par ailleurs, ces femmes sont soumises à des avortements spontanés multiples. Des malformations fœtales diverses apparaissent, dont la plus fréquente est la fente labiopalatine (bec-de-lièvre). Les enfants souffrent aussi de rachitisme, pouvant entraîner un handicap physique ou mental suite à une calcification trop précoce des os. Le lait maternel est bien sûr contaminé.

Photo : Ayaz Kala (Khorezm, Ouzbékistan) La citadelle inférieure. Dans toute la région, le sel remonte à la surface comme on le voit sur les tâches blanches. Jean-Pierre Dalbéra CC by SA via Flickr

 

         Liées à une inhalation ou ingestion permanente de sels, les ophtalmies, les pathologies bronchiques sont multiples et diverses. Les maladies cardiaques (dont infarctus), rénales ou intestinales sont répertoriées pour des raisons identiques.

Des troubles thyroïdiens sont également rapportés. L’atteinte du système immunitaire favorise la recrudescence des maladies infectieuses (microorganismes véhiculés dans les eaux stagnantes) comme l’hépatite, la tularémie, la tuberculose avec des souches résistantes du bacille de Koch (BK), responsable de la tuberculose, ou encore la peste (endémique dans les steppes rases où prolifèrent les rongeurs).

Nombre de cancers sont diagnostiqués, dont les leucémies, bien davantage que dans les autres régions de l’ex Union Soviétique.

        

 

Il faut ajouter à cette liste des pathologies non exhaustive d'autres effets néfastes liés à la situation. L’éclatement de l’empire soviétique a généré des crises de responsabilités. Ainsi, plus aucune aide financière n’arrive de la capitale russe et l’accès aux soins est souvent, pour beaucoup, remis en question. Des coupures d’eau courante au bénéfice des aires irriguées ont lieu régulièrement. Les infrastructures sanitaires ne sont pas réparées, faute de moyens économiques. Au Karakalpakhstan, l’espérance de vie se situe vers 50 ans.

En 1991 faute d’être payés, les fonctionnaires de l’Armée Rouge sont rentrés chez eux, abandonnant les centres de recherche bactériologique de l’île de Vozrojdénié (la résurrection) en Ouzbékistan et d’Arals’k au Kazakhstan. Il s'agissait  de zones interdites. Des fûts d’anthrax et de micro-organismes génétiquement modifiés sont restés. Les américains sont venus sécuriser les sites en… 2005.

La professeure M. Mainguet rapporte dans ses travaux que des stocks de produits chimiques ont aussi été abandonnés en l’état dans les aéroports aujourd’hui fermés.

Et que dire des essais nucléaires à ciel ouvert qui ont eu lieu au plus fort de la guerre froide ? Les cratères ont été localisés par le professeur R. Letolle sur le plateau de l’Oust-Ourt (à l’ouest de l’Aral, totalement inhabité). La gynécologue-obstétricienne O. Atanniyazova, seul médecin à avoir mis en place un suivi épidémiologique pour les femmes Karakalpaks exposées au stress chimique, a révélé que des traces de strontium sont encore présentes dans le sang des patientes examinées.

 

Quelles perspectives ?

Barrage de kokaralLe barrage de Kokaral au Kazakhstan, financé par la Banque Mondiale, a été édifié en 2000 pour séparer «  la petite mer » de la « grande mer ». Les eaux du Syr Daria ne se répandent plus dans le désert et cela permet une réhabilitation partielle de l’Aral au nord, avec le maintien d’une petite économie de pêche. Mais cela ne résout en rien le stress hydrique et la contamination de la chaîne alimentaire.

La séparation des 2 bassins condamne définitivement les anciens riverains ouzbeks. L’économie de leur région est basée sur la production cotonnière (agriculture irriguée). Toute alternative est impossible. Avec l’éclatement de l’URSS et l’apparition de conflits post-colonialistes, le partage des eaux du Syr Daria et de l’Amou Daria est devenu une « source » de tensions entre les républiques d’Asie centrale.

Il aura fallu moins d’une génération pour perpétrer ce crime écologique : tuer l’Aral et empoisonner tout un peuple.

 

A Mujnak, l’horizon est sec, comme le désert. Les hommes sont partis travailler au Kazakhstan, à Tachkent… Mujnak, premier port de pêche de l’Aral, est devenu une ville fantôme où ne vivent que les femmes, leurs enfants et quelques grands-parents. Comme toujours, les anciens nomades se sont adaptés, face à l’adversité.

Après avoir été sédentarisés par la force, ils ont aujourd’hui presque tout perdu. « Les larmes sèches de l’Aral », les sables salés qui rongent tout sur leur passage, ont tout emporté sauf leur courage et leur dignité.

Photo Barrage de Kokaral Photo Wikimapia DR

 


Notes

1 relatif à la sauterelle


Article écrit par Kattalin Badie pour Association Projet Aral, texte relu et révisé par le Comité éditorial Parlons Sciences

Mis en ligne le 9 février 2016


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