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Une collection singulière qui a du...chien !

Une collection singulière qui a du...chien !
De 1898 à 1921, Joseph Künstler, conservateur-professeur du Muséum d’Histoire naturelle de Bordeaux va constituer une très inhabituelle collection de chiens naturalisés. En effet, alors que les muséums se consacrent à la collecte aussi exhaustive que possible du « règne de la nature » et de ce que l’on appelle aujourd’hui la biodiversité, Künstler souhaite étendre le projet scientifique de son établissement. Dans son rapport de 1899 à l’administration municipale, il annonce, entre autres innovations, son intention de créer des collections de races domestiques pouvant servir à l’enseignement technique…

Une démarche personnelle

Pour construire cette collection, le conservateur diffuse aux propriétaires de chiens de races reconnues une lettre circulaire leur demandant de bien vouloir confier au Muséum la dépouille de leur animal venant à mourir, en vue de la création d’une collection de chiens naturalisés. Ce sont ainsi environ 70 montages taxidermiques qui sont réalisés sous sa direction. Cependant, cette initiative suscite des réserves de la part de sa tutelle : en 1904 un courrier du maire l’invite, certes à poursuivre son entreprise, mais sans que celle-ci s’opère au détriment des autres acquisitions nécessaires à l’enrichissement de l’établissement.

Image : Lettre de J. Künstler aux propritétaires de chiens

 

 

 

 

 

 

 

 

Parmi ces chiens, une race intéresse tout particulièrement Künstler : il s’agit du dogue de Bordeaux dont il fixera le deuxième standard en 1910, le premier ayant été établi en 1896 par Pierre Mégnin. Chaque année Künstler proposera des cours publics au Muséum et ceux de l’année 1909 seront consacrés à ce chien.

 

La race, qui avait beaucoup souffert pendant les deux guerres mondiales, au point d’être menacée d’extinction après la seconde, reprend son essor dans les années 1960. Citant régulièrement Künstler, Raymond Triquet, président de la Société des Amateurs de Dogues de Bordeaux (SADB), établit un 3ème standard en 1971, puis un 4ème en 1993, qu’il précise encore en 2007.

 

En 1982, un projet d’exposition du Muséum de Bordeaux sur les fameux dogues, à l’initiative du Dr. P. Marcard de la SADB, avorte suite à une inondation majeure qui affecte, entre autres, les dogues naturalisés. A la suite de ce sinistre, les dogues, mais aussi l’ensemble de la collection de chiens, sont placés en réserves. Cependant ils ont ponctuellement été présentés au public, comme en 1997 à l’occasion de la sortie de l’ouvrage de R. Triquet qui lui est consacré ; l’intérêt historique et régional de la race a conduit l’équipe du Muséum de Bordeaux en 2003 à faire restaurer trois des cinq spécimens naturalisés conservés. En 2018, à la réouverture prévue du Muséum après rénovation, un spécimen aura sa place dans le nouveau parcours permanent, où il participera à l’illustration de la séquence sur la domestication.

Photo : Chien issu de la collection de chiens naturalisés du Muséum d'Histoire naturelle de Bordeaux

 

 

La domestication à l'origine de la diversité des races

Le chien, de son nom scientifique Canis familiaris (ou Canis lupus familiaris) représente une seule espèce mais de nombreuses races, aux morphologies, tailles et couleurs aussi variées que les bergers, les dogues, le teckel ou le pékinois pour n’en citer que quelques uns parmi un choix de près de 350 races standardisées selon la Fédération cynophile internationale. S’y ajoutent celles qui ne sont pas reconnues - ou seulement dans certains pays - mais aussi les croisés de races identifiables ou les bâtards qui résultent de plusieurs croisements successifs.

 

Cette diversité morphologique très spectaculaire résulterait de la sélection réalisée par l’Homme à partir du loup, l’espèce sauvage Canis lupus, qui aurait été la première espèce domestiquée dès le Paléolithique supérieur, ainsi qu’en témoignent les vestiges de chiens découverts dans des gisements de l’Europe du Nord et du Proche-Orient datant de plus de 12 000 ans ou dans le site un peu plus récent (10 700 ans) du Pont d’Ambon en Dordogne. Cette hypothèse est la plus consensuelle bien qu’elle soit encore parfois controversée par certains chercheurs.

 

La première étape de cette domestication aurait consisté en une phase de mutualisme, les loups consommant les restes de repas des hommes préhistoriques, assainissant ainsi les campements ou signalant aux hommes l’approche de danger, avant de devenir des auxiliaires de chasse. Une autre hypothèse serait l’apparition de caractères dits néoténiques (morphologie et comportements infantiles de la part de l’animal adulte) spontanés ayant facilité le contact avec l’Homme. Dans les deux cas, le résultat a dû être que de petits nombres d’individus canins, ainsi isolés de la population sauvage, ont formé des groupes à la diversité génétique différente, s’adaptant aux conditions d’élevage et dont les caractères « intéressants » pour l’Homme ont pu être sélectionnés.

 

Si pour l’éthologue, Jean-Pierre Digard la domestication se définit « non pas au vu d’un résultat mais en fonction d’un projet », chez les chiens, ce résultat est particulièrement marqué du point de vue morphologique, mais aussi physiologique, écologique ou alimentaire.

 

Certaines races, proches des lévriers, sont identifiables sur des peintures et des bas-reliefs de l’Egypte ancienne mais, ainsi que le décrit l’historien E. Baratay, l’explosion du nombre des races s’opère au XIXème siècle. En effet, alors qu’on estime à un million le nombre de chiens en France avant la Révolution française, ce chiffre triplerait au cours du XIXème siècle. Suite au recul de la rage, les chiens se multiplient dans les campagnes où il devient l’auxiliaire privilégié de la garde des troupeaux ; dans les villes, il est force de travail dans de nombreux domaines y compris l’attelage. C’est à cette période qu’apparaît la standardisation des races. Celles-ci doivent être pures et nombreuses, et répondre aux différentes catégories d’activités qui leur sont assignées par les humains : chasse, garde, berger ou compagnie. En 1863 a lieu la première exposition canine française au Jardin d’Acclimatation à Paris.

Image : scan d'une page du livre "THE NEW STUDENT'S REFERENCE WORK" édité par CHANDLER B. BEACH, A.M. (1914) (Wikipédia)

 

 

Une collection exceptionnelle

C'est dans ce contexte que la collection de chiens domestiques de Bordeaux fut créée. Elle est encore atypique au regard des spécimens habituellement conservés dans les muséums. 67 spécimens figurent encore dans les collections et certains sont régulièrement empruntés pour des expositions temporaires comme ceux qui ont illustré, en 2014, l’exposition sur les animaux et la Grande Guerre du Muséum de Bourges, présentée ensuite au Muséum de Blois en 2015 et au Muséum de Marseille en 2016.

Photo : Chiens naturalisés de la collection du Muséum d’Histoire naturelle de Bordeaux.


Article rédigé par Nathalie Mémoire, Conservatrice en chef, Directrice du Muséum d’Histoire naturelle de Bordeaux

Mis en ligne le 15 décembre 2016

Crédits photos :©Muséum d’Histoire naturelle de Bordeaux.


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