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Île de Pâques : nouvelles fouilles... nouvelles découvertes !

Île de Pâques : nouvelles fouilles... nouvelles découvertes !
Seulement une histoire de statues ? L’île de Pâques, ou Rapa Nui en polynésien, est célébrissime pour ses grandes statues, qui ne cessent d’intriguer depuis que les Européens ont découvert cette île du Pacifique sud au XVIIIe siècle. Que de fantasmes n’a-t-on développé à leur propos, jusqu’à penser que leur fabrication et leur transport relevaient quasiment de l’impossible.

 

Les statues de l’île de Pâques les plus célèbres sont celles installées sur les pentes du Rano Raraku. Ce volcan servit de carrière pour extraire le tuf (roche à base de cendres volcaniques) avec lequel ces statues furent sculptées. Ces géants de 10 m de haut, voire plus encore, sont souvent mis en avant pour justifier le « mystère » de leur transport. Ils n’ont pourtant jamais été déplacés et sont plantés là où ils ont été fabriqués. Les statues qui furent transbahutées à travers l’île ont des proportions beaucoup plus modestes.

 

Rien de bien mystérieux pourtant, même si on ignore encore les détails des techniques de transport. Les statues traditionnelles (les moai en langue locale) ont un volume et un poids acceptables et ne sont pas plus difficiles à manipuler que les dalles des dolmens et des menhirs de nos régions, ou les pierres taillées des châteaux et des cathédrales du Moyen Âge. Mais à chercher des énigmes, on en trouve toujours : l’idée de « mystère » reste collée aux moai, comme le sparadrap aux doigts du Capitaine Haddock (NDRL : cf Les Aventures de TIntin, tome 18 : L'affaire Tournesol) .

Cette focalisation exagérée sur les moai, n’a-t-elle pas occulté les autres aspects de l’histoire des Polynésiens de Rapa Nui ? Ces gens ne passaient sûrement pas leur temps à seulement sculpter des statues. La vie quotidienne avait aussi ses exigences : agriculture, pêche, aménagement de villages et de maisons, relations sociales… Et puis, il y a aussi des lieux de cultes sans statue, tout aussi spectaculaires que les plates-formes avec moai. Enfin, qu’en est-il de la gestion de l’eau douce, si rare à Rapa Nui ?

 

Sans doute est-il temps de parler de tous ces domaines qui font d’ailleurs l’objet de fouilles toujours en cours, notamment celles organisées par l’Institut Archéologique Allemand de Bonn, sous la direction de Burkhard Vogt, avec la collaboration du Musée Art & Histoire de Bruxelles.

 

 

L’eau, une ressource rare à Rapa Nui

À l’île de Pâques, il n’est aucun cours d’eau permanent. Les fortes pluies entraînent la formation de ruisselets ou même de torrents. Mais ces derniers se tarissent dès la fin des ondées. Les seules réserves d’eau apparentes sont les lacs qui occupent trois cratères de l’île. Les premiers Européens à faire escale à Rapa Nui furent très déçus de ne pouvoir se réapprovisionner en eau fraîche. Depuis, se pose la question de la manière dont les Pascuans de jadis s’y sont pris pour boire et nourrir leurs champs. Des recherches, menées depuis plusieurs années par différentes équipes, ont permis d’entrevoir une partie des réalités d’antan.

 

Les seules ressources d’eau douce immédiatement disponibles sur l’île de Pâques sont des lacs peu profonds, formés dans le cratère de trois anciens volcans (Rano Kau, le grand volcan qui forme l’angle sud-ouest de l’île).

 

Lors de fortes pluies, de petites vallées se remplissent provisoirement d’eau. Mais en quelques jours, parfois même en quelques heures seulement, les sols poreux ont tout bu, laissant ces sillons à nouveau secs, jusqu’à l’ondée suivante (vallée de Vaipu, au centre de l’île).

 

Des spéléologues polonais, dirigés par Andrzej Ciszewski, ont récemment mis en évidence la grande importance des nappes phréatiques contenues dans les grottes de l’île de Pâques, mais aussi les possibilités d’accès à ses immenses réserves d’eau.

 

Régulièrement, on rencontre des lignes parallèles gravées sur des roches de l’île. Ces motifs apparaissent toujours là où il est possible de se procurer de l’eau douce : bassins naturels ou construits, accès aux nappes phréatiques… Les Polynésiens auraient-ils organisé une signalétique liée à l’eau ? (vallée d’O Kiri, versant septentrional de l’île).

 

D’autres chercheurs, notamment Hans-Rudolf Bork et Andreas Mieth de l’Université de Kiel en Allemagne, ont étudié les techniques agricoles des Rapanui. Ceux-ci parsemaient leurs champs de milliers et de milliers de petits cailloux, afin  de capter la rosée du matin ce qui permettait d’entretenir l’humidité autour des plantes cultivées.

 

Les Polynésiens de l’île de Pâques ont parsemé leurs champs de milliers et de milliers de petits cailloux de basalte, afin de conserver la rosée du matin pour leur plantes et éviter ainsi de devoir organiser des systèmes d’irrigation.

 

Enfin, l’inventaire du patrimoine de l’île, organisé notamment par Sonia Haoa, archéologue rapanui et Présidente de la Fondation Mata Ki te Rangi, montre la présence de plusieurs anciens puits et de points de résurgence d’eau douce en front de mer. Ce dernier élément est important. Les sols volcaniques de l’île de Pâques sont poreux et absorbent très rapidement l’eau de pluie. Lentement cette dernière percole et vient nourrir les nappes phréatiques. Une partie de l’eau s’écoule aussi à travers les roches, jusqu’à rejoindre l’océan, avec une pression parfois suffisante pour que le mélange avec l’eau saumâtre ne soit pas immédiat. Le même phénomène existe à hauteur des Calanques de Marseille, où des poches d’eau douce existent dans la mer !

 

On le voit, l’eau n’est pas donnée à Rapa Nui. Mais les premiers occupants de l’île ont mis au point une série de solutions qui se sont avérées efficaces.

 

Il existe encore les traces d’anciens puits, qui nous montrent que les Pascuans de jadis avaient trouvé des solutions pour s’approvisionner en eau (puits près du lieu-dit Hanga Poukura, côte sud).

 

Puits ancien, construit à front de mer, afin de récupérer l’eau douce avant son mélange avec l’eau saumâtre de l’océan (côte nord).

 

 

Des dallages sacrés

D’une façon générale, les Polynésiens, ceux de l’île de Pâques ou d’ailleurs, confectionnaient des dallages pour délimiter des espaces sacrés. Galets formés par le ressac de l’océan ou dalles prélevées dans la nature furent de tout temps largement sollicités pour former des architectures, parfois grandioses. Devant les autels à statues (les ahu-moai), par exemple, de vastes terrasses couvertes de galets permettaient l’accomplissements de gestes cérémoniaux.

 

Devant les plates-formes à statues, les Polynésiens de l’île de Pâques construisaient des terrasses ou des talus couverts de galets. Ce type d’aménagement confère un caractère sacré à l’espace entourant la plate-forme proprement dite (Ahu Akivi, centre de l’île).

 

Récemment, au centre de l’île, sur le site d’Ava Ranga Uka A Toroke Hau, de grandes surfaces dallées ont été mises au jour, dans le fond d’une vallée intermittente. Cette découverte est majeure à plus d’un titre. En premier lieu, il est surprenant de retrouver des vestiges bien préservés dans le lit d’un cours d’eau, même si celui-ci ne coule qu’occasionnellement. De plus, la mise au jour de vastes dallages non liés à des autels à statues est totalement inédite pour l’île de Pâques.

 

Un des dallages mis au jour en fond de vallée à Ava Ranga Uka A Toroke Hau, au centre de l’île de Pâques. Un canal, se terminant par un petit bassin trapézoïdale, traverse ce dallage (fouilles 2017 d’Annette Kühlem, Deutsche Archäologische Institut)

 

Pourtant des comparaisons existent ailleurs en Polynésie, notamment aux Marquises ou dans les îles de la Société (Tahiti). Les fouilles toujours en cours à Ava Ranga Uka A Toroke Hau replacent donc l’île de Pâques dans le concert polynésien, elle qui en fut si souvent détachée, sous prétexte de l’originalité de ses grandes statues à nulle autres pareilles. Il semble, une fois de plus, que l’importance donnée par les Européens à ces fameux moai ait involontairement masqué bien des aspects de la civilisation pascuane, mais aussi dissimulé quelque peu sa profonde appartenance à l’univers polynésien.

 

Bassin et dallage aux Marquise, île de Nuku Hiva. Un peu partout en Polynésie orientale, ce type d’aménagement marque des espaces sacrés où eau et dallages se complètent.

 

Canaux et bassins : jeux d’eau inattendus

Les premières fouilles entreprises à Ava Ranga Uka A Toroke Hau étaient liées à la problématique de la gestion de l’eau douce. En effet, lors de prospections, il apparut que la vallée dans laquelle le site est installé était fermée par des murs. Les Rapanui anciens auraient-ils construit des barrages pour aménager de vastes bassins de rétention de l’eau de pluie ?

 

Vestiges d’un des « barrages » qui fermaient la vallée de Vaipu à hauteur du site d’Ava Ranga Uka A Toroke Hau (centre de l’île). En réalité, ce n’est point d’un barrage qu’il s’agit, mais d’un mur de soutènement qui a permis aux Pascuans de construire de grandes terrasses dallées en amont (fouilles du Deutsche Archäologische Institut).

 

D’ailleurs, le site semble intimement lié à l’eau. Son nom même signifie « Là où Uka, fille de Toroke, fut emportée par les flots », résumé d’une légende enregistrée en 1934 par une expédition franco-belge restée fameuse et qui est à la base des collections se rapportant à l’île de Pâques conservées au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac de Paris et au Musée Art & Histoire de Bruxelles.

 

Mais les fouilles de ce site ont révélé une autre histoire. En effet, c’est en amont de ce qui paraissait être un barrage que les fameux dallages ont été mis au jour, là où on s’attendait à découvrir de grands bassins de retenue. Manifestement, le but des architectes rapanui n’était pas de conserver de l’eau, pour la consommation ou l’irrigation, par exemple. Les « barrages » sont plutôt des murs de soutènement permettant de couvrir une portion de la vallée par d’immenses terrasses dallées.

 

Reconstitution, par photogrammétrie et vues prises au moyen d’un drone, de la plus grande surface dallée mise aux jour en plusieurs années de fouilles à Ava Ranga Uka A Toroke Hau. Un canal traverse cet ensemble, montrant à quel point l’eau était importante sur ce site, non pour des besoins pratiques, mais pour des raisons cultuelles (fouilles 2015-2017 d’Annette Kühlem, Deutsche Archäologische Institut).

 

L’eau eut une grande importance dans tous ces aménagements, dont la localisation dans le fond d’une vallée est un premier indice. Mais il y a plus : les dallages découverts sont traversés de petits canaux qui mènent à des bassins en pierre, dont les dimensions sont trop réduites pour affirmer quelque rapport avec un besoin de réserves en eau douce. Dans le fond d’un des bassins, magnifiquement construit, des gravures ont été retrouvées, dont le sens nous échappe désormais, mais aussi une « cache » enfermant des objets miniatures, des graines et des coques de noix.

Reconstitution, par photogrammétrie et vues prises au moyen d’un drone, d’un bassin découvert à Ava Ranga Uka A Toroke Hau. Ce bassin est délimité par de grandes dalles taillées dans du basalte et repose largement sur la roche en place, couverte de gravures, énigmatiques pour nous. Là où le fond est constitué de terre (en bas de l’image), une « cache » fut mise au jour, contenant des graines, des coquilles de noix de palmier et des objets miniatures (fouilles de Burkhard Vogt, Deutsche Archäologische Institut).

On touche ici au sacré. Vastes terrasses dallées, canaux, petits bassins…, Ava Ranga Uka A Toroke Hau est comme ces jardins de Versailles ou ceux de palais arabes, où les jeux d’eau forment la richesse. Des sites comparables existent aux Marquises, en particulier sur l’île de Nuku Hiva, mais aussi à Tahiti ou aux îles Gambier. Partout, il semble que ces constructions étaient réservées à l’élite, notamment pour le tatouage des chefs ou des rois, opération pour laquelle l’eau était nécessaire.

 

Des arbres sacrés

Si les dallages d’Ava Ranga Uka A Toroke Hau sont traversés de canaux, percés de bassins, ils sont aussi marqué par des lacunes plus ou moins circulaires. En analysant la terre contenue dans ces « vides », on y a découvert les traces de racines d’arbres, en particulier de palmiers. Les faux barrages permettaient ainsi d’aménager des terrasses humides, couvertes de dalles, agrémentées de jeux d’eau, mais aussi portées à l’ombre par des arbres plantés. La chronologie du site indique que tous ces travaux furent accomplis entre les XIVe et XVIIe siècles. Or la fin de cette période est celle où les Pacuans sont réputés avoir coupé tous les arbres de leur île. Pourtant, au même moment, ils en plantaient volontairement à Ava Ranga Uka A Toroke Hau, se donnant ainsi les moyens d’organiser des jardins particuliers, dont le caractère cultuel ne fait aucun doute.

 

Reconstitution virtuelle d’un « jardin » à Ava Ranga Uka A Toroke Hau, au centre de l’île de Pâques, tel qu’il devait apparaître au XVIe ou au XVIIe siècle (fouilles du Deutsche Archäologische Institut, dirigée par Burkhard Vogt).

 

 


Article rédigé par Nicolas Cauwe, Conservateur au Musée Art & Histoire de Bruxelles, Membre de la mission du Deutsche Archäologische Institut à l’île de Pâques et Président du Comité scientifique de l’exposition L’île de Pâques, le nombril du monde ?


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