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Le projet "Montagne d’or" en Guyane française Enjeux locaux dans un contexte global

Le projet "Montagne d’or" en Guyane française Enjeux locaux dans un contexte global

Interrogé par les médias sur le projet de la Montagne d'or en Guyane, François de Rugy, le ministre de la Transition écologique et solidaire affirmait le 3 juin 2019 que celui-ci « ne se fera pas1 », principalement pour des raisons écologiques. Cette déclaration, sans appel, a néanmoins été très mal perçue pour certains élus locaux qui refusent de voir enterrer ce  projet considéré comme éminemment moteur pour l'économie de la Guyane2. L'avenir de la Montagne d'or devrait être finalement tranché en Conseil de défense écologique, instance qui se tiendra en juillet 2019. Retour sur un projet controversé qui n'a jamais fait autant parler de ce territoire français d'Amazonie.

 

Eldorado

La Guyane a longtemps été pour les Européens liée au mythe de l'Eldorado, terre promise du métal jaune. L'or n'est pourtant devenu une réalité guyanaise qu'en 1855, après le hasard d’une découverte de quelques pépites sur un affluent du fleuve Approuague. Depuis cette époque, la Guyane est restée une terre aurifère, vivant les deux derniers siècles au rythme des ruées vers l'or. Aujourd'hui, le territoire produit environ 12 tonnes d'or par an : 2 tonnes par la filière légale et 10 par la filière illégale. Le filon est encore loin d'être épuisé puisque, selon le BRGM (Bureau des Recherches Géologiques et Minières), le territoire possèderait des ressources aurifères estimées à un minimum de 200 tonnes. Avec un cours de l’or toujours en hausse, ce potentiel attise les convoitises. En 2016, la Compagnie minière Montagne d’or – portée par le consortium russo-canadien Nordgold-Columbus Gold – choisissait ainsi la Guyane pour y établir le plus grand projet aurifère jamais proposé en France.
 

Le projet par les miniers

Montagne d’or est un projet d’extraction d’or primaire à ciel ouvert. La concession est située dans l’Ouest guyanais, à 125 km par piste au sud de Saint-Laurent du Maroni. Découvert à la fin du XIXe siècle, le site a déjà été exploité mais principalement sous forme artisanale et semi-industrielle. Par son ampleur, le projet Montagne d’or est d’une toute autre échelle. L’objectif est aujourd’hui d’exploiter un filon qui promet l’extraction de 85 tonnes d’or, soit une production d’environ 6,7 tonnes d’or par an, sur une période de douze ans. Présentée par la Compagnie comme « très compacte pour le tonnage extrait », la mine prévoit de s’étendre sur 8 km², soit 800 hectares. Le site comprendra une fosse minière de 100 hectares (2,5 km de long, 400 mètres de large) et 120 mètres de profondeur en moyenne.

 

La piste qui mène de Saint Laurent-du-maroni au site du projet Montagne d'or. Au loin les reliefs des réservdes biologiques de Lucifer & Dékou. Crédit Jody Amiet


Le gisement d’or ciblé par la Compagnie est qualifié de primaire parce qu’il est présent directement dans la roche. Le procédé d’extraction et de traitement consistera à fragmenter cette roche par des tirs d’explosifs, pour ensuite la concasser et la broyer – la Compagnie espérant traiter 12 500 tonnes de minerai par jour. L’or brut récupéré dans le minerai subira ensuite divers traitements, notamment avec du cyanure, avant d’être transformé en lingot. La Compagnie Montagne d'or met en avant l’utilisation du cyanure comme méthode « la plus efficace » pour valoriser les ressources minières d’un tel gisement. La destruction du cyanure est prévue, pour éviter tout impact sur la santé des personnes et sur l’environnement, conformément à la législation de l’Union Européenne. La société a également programmé un suivi environnemental qui sera mis en place dès le début du projet et poursuivi 30 années après le réaménagement du site qui sera revégétalisé (reconstitution du paysage forestier). Selon ses promoteurs, l’exploitation de la mine devrait permettre la création de 750 emplois directs et 3 000 indirects. La Compagnie prévoit également de contribuer à la création d’une formation aux métiers de la mine et d’appuyer des organismes de formation existants. Ces promesses sont un argument de poids dans un territoire où le taux de chômage touche 22 % de la population active – et 54 % dans l'Ouest guyanais.
Prévu pour 2022, le début d’exploitation de Montagne d’or semble d’ores et déjà compromis par l’ampleur de l’opposition que le projet a rencontrée dès son lancement, en Guyane comme à l’extérieur du territoire.


Considérations écologiques

Depuis le lancement du projet, les associations environnementales rappellent que toute activité extractive a des répercussions notables sur l’environnement. Pour produire un kilo d'or, il faut ainsi broyer près de 5 000 tonnes de minerai, avant de le traiter au cyanure – 300 à 2 000 grammes de cyanure de sodium par tonne de minerai sont alors nécessaires pour obtenir une extraction efficace.

 


  Les conséquences de l'extraction de l'or au mercure an Guyane. Crédit Museum de Toulouse

 

La présence du personnel minier, le ballet incessant des engins de chantiers et surtout l’utilisation quotidienne de 15 à 20 tonnes d’explosifs impacteront de surcroît lourdement la faune bien au-delà des limites de la mine située entre deux réserves naturelles. Les associations regrettent également que rien ne soit dit sur la gestion des millions de tonnes de déchets miniers, ou encore sur la consommation de 470 000 litres d'eau par heure. Les deux catastrophes écologiques récentes du Brésil voisin alertent également sur les conséquences que pourraient avoir la rupture de digues libérant des dizaines de milliers de mètres cubes de boue polluée au cyanure. En 2015, avec la rupture du barrage de Fundao, dans l’Etat du Minas Gerais, 56,6 millions de mètres cubes de déchets d’une mine de fer polluaient le fleuve Rio Doce et des centaines de kilomètres carrés de terres ; en janvier 2019, la rupture d’un barrage minier à Brumadinho (sud-est du Brésil) causaient une centaine de morts et 250 disparus.
Si la société Montagne d’or rappelle à juste titre que le site est déjà dégradé par les activités aurifères antérieures et largement déboisé, l’installation minière entraînerait la disparition de plus de 370 ha de forêt primaire (45 % du site minier), auxquels il faudrait ajouter plusieurs centaines d’hectares pour l’agrandissement de la piste. D’autre part, quoi qu’en disent ses promoteurs, il faut rappeler qu’aucune revégétalisation n’a jamais pu reconstituer une forêt tropicale dans sa complexité. Comme le rappelait déjà le père Durand en 1877, devant le spectacle des exploitations aurifères guyanaises abandonnées : « Le désert produit par la main de l'homme porte un cachet de désolation et  de tristesse que l'on ne retrouve pas dans les autres solitudes, quelques sauvages qu'elles soient3. »

 

Saint-Elie, Guyane, 2015. L'un des plus anciens villages de l'intérieur guyanais, créé par l'orapaillage au XIXe siècle.
Pratiquement déserté et très fortement enclavé, Saint-Elie a connu sa période de gloire avec la saga de l'orpaillage illégal au début des années 2000.
Crédit Christophe Gin pour la fondation Carmignac

 

Le point de vue des Amérindiens

Depuis les années 80, les Amérindiens de Guyane française mènent un combat politique pour faire valoir leurs droits. Parmi leurs revendications figurent la ratification de la convention 169 de l'Organisation internationale du travail relative aux peuples indigènes. Dans son art. 15, celle-ci oblige les Etats à consulter les peuples autochtones avant d'entreprendre ou d'autoriser tout projet d'exploitation des ressources dont sont dotées leurs terres. Aujourd'hui, cependant, les Amérindiens de Guyane ne sont pas propriétaires de leurs terres ancestrales. S'ils en ont obtenu les droits d'usage collectifs pour quelques centaines de milliers d'hectares, le foncier appartient dans sa quasi-totalité à l’État français. Ce dernier peut décider de céder des parcelles à des entreprises privées, sans leur accord. Ce fut le cas en 2005, avec le projet de construction d’une mine d’or sur la Montagne de Kaw – à 80 km de Cayenne. La multinationale canadienne Cambior prévoyait alors d’y creuser des fosses de 150 mètres de profondeur, entre deux sites naturels protégés, tout en empiétant sur une Zone de Droit d’usage des Amérindiens Paykwéneh. Le projet était cependant abandonné suite à la mobilisation d’un collectif de 33 organisations guyanaises.


Dix ans plus tard, un nouveau collectif citoyen, dénommé « Or de Question », a vu le jour pour s’opposer au projet Montagne d’or. Il regroupe toutes les organisations amérindiennes et notamment la Jeunesse Autochtone de Guyane, un réseau de jeunes militants issus des six nations autochtones. Au-delà des revendications territoriales, il s’agit pour eux de faire reconnaître le rapport particulier qu’ils entretiennent avec la forêt. Ils peuvent s’appuyer sur la Convention sur la diversité biologique (adoptée lors du sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992) ratifiée par la France et affirmant que les communautés autochtones doivent être actrices à part entière des négociations autour de l’accès aux ressources. La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones indique pour sa part que ces derniers doivent bénéficier du principe d’un « consentement libre, préalable et éclairé » pour les décisions qui auront une incidence sur leurs intérêts, notamment tout projet d’importance développé sur leurs territoires traditionnels. En décembre 2018, l’Organisation des Nations Unies, par le biais de son Comité pour l’élimination de la discrimination raciale, intervenait directement dans le débat en sommant la France de reprendre son processus de consultation afin d’écouter les populations autochtones sur le sujet de Montagne d’or.
 


Quel futur ?

Finalement, si le projet Montagne d’Or interpelle autant, c’est avant tout parce que les enjeux dépassent les frontières de la Guyane et que ce sont bien deux visions diamétralement opposées quant au devenir de la planète qui s’affrontent.
L’Union Européenne est ainsi engagée depuis 2008 dans une relance minière afin notamment de réduire la dépendance de l’Union aux importations de métaux, principalement vis-à-vis de la Chine. Les deux anciens ministres français de l’économie ont affirmé également leur volonté de relancer l’industrie minière en France en misant sur des entreprises « responsables ». Ce qui est en ligne de mire cependant, c’est que selon les estimations de ressources du gisement Montagne d’or, la France reviendrait dans le cercle des producteurs mondiaux d’or de premier rang.
Pour les promoteurs de Montagne d’or, il ne fait aucun doute que l’industrie aurifère est un atout de développement : « Faisant office d’industrie pionnière, explique la Compagnie dans une publication, les mines d’or contribuent au processus d’industrialisation et de développement d’un territoire. Nécessitant des fournisseurs variés, un personnel technique compétent et des infrastructures de désenclavement, elles participent au développement économique local (Débat public, Compagnie Montagne d'or, 2018). » L’argument souvent avancé par les partisans du projet est celui d’une « mise sous cloche » de la Guyane par les écologistes qui empêcherait tout développement. Dans cette vision, l’écologie n’a pas sa place, comme le résume très bien le député de Guyane Lénaïck Adam : « Si c’est par la mine qu’on doit se développer, développons-nous par la mine, si le pétrole nous apporte, que le pétrole nous apporte (France Culture, 30/11/2018). »


Les opposants à la mine dénoncent de leur côté un projet qu’ils décrivent comme « colossal et passéiste » (Fédération régionale Guyane Nature Environnement). Le WWF argumente ainsi que le financement d’une filière tourisme nature structurée aurait un coût très inférieur aux subventions promises à Montagne d’Or et créerait en dix ans 4 500 emplois pérennes directs et autant d’emplois indirects. L’ONG met également en avant l’exploitation du bois en conformité avec les critères d’une gestion durable, la transformation sur place des produits de l’agriculture et de la pêche, ainsi que le développement des énergies renouvelables, qui seraient autant de gisements prometteurs de richesses et d’emplois.

 


Dans un contexte de disparition des espèces, de changement climatique mais également de réveil des consciences, ne vaudrait-il pas mieux adopter la meilleure voie pour le développement ? Protéger une forêt amazonienne comptant près de 20 % de la biodiversité mondiale et concentrant 15 % des réserves d’eau douce mondiale, cela ne relève-t-il pas plutôt du bon sens ? Comme l’écrivait Nicolas Hulot et Hubert Reeves en 2007, dans une tribune dénonçant le projet minier de la Montagne de Kaw :
« Nous sommes dans un nouveau siècle. Des changements globaux s'annoncent. Ils sont lourds de conséquences. Il faut marquer les esprits. Nous avons fait ensemble un rêve : la forêt guyanaise est un trésor bien plus précieux que l'or que l'on veut lui arracher […] les vraies valeurs ne peuvent être dans un minéral, si brillant soit-il. C'est le vivant dont il faut promouvoir le respect (Le Monde, 15/02/2007). »


Références

1 https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/francois-de-rugy-affirme-que-le-projet-de-la-montagne-d-or-en-guyane-ne-se-fera-pas-1165602.html

2 https://www.franceguyane.fr/actualite/politique/je-pense-et-je-souhaite-que-montagne-d-or-se-fasse-446371.php ; https://www.franceguyane.fr/actualite/politique/le-gouvernement-met-sous-cloche-la-guyane-446077.php
 

3 E.-J. Durand, « Quelques mots sur la Guyane », Bull. de la Société des études coloniales et maritimes, avril-mai 1877, p. 49.


Article rédigé par Dennis Lamaison, historien spécialiste de la Guyane française
Mis en ligne le 28 juin 2019


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