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Sous le muséum, 2000 ans d’histoire toulousaine

Sous le muséum, 2000 ans d’histoire toulousaine
C’est parce que le Muséum d’histoire naturelle de Toulouse s’est doté d’un nouveau bâtiment avant sa réouverture au public il y a dix ans que des fouilles archéologiques préventives ont été préalablement réalisées sur les 1850 m² du nouvel espace d’exposition. Le terrain sur lequel s’est construit l’extension du Muséum était une partie du jardin botanique aménagé au début du XIXe siècle à l’emplacement des jardins de l’ancien couvent des Carmes Déchaussés du XVIIe siècle, mais le mystère demeurait sur l’histoire précédant ces lieux.

 

Illustration du bandeau : Dégagement de la voie (XIVe siècle) au nord de l’emprise de la fouille. © J. Briand, Inrap
(Photo complète en illustration 5)

 

Les Gaulois étaient dans la plaine

Les traces les plus anciennes découvertes sur le site se rapportent à une occupation de la fin de la période gauloise, moment où la région était occupée par les Volques Tectosages. Les vestiges sont uniquement des structures excavées dans le sol de graviers déposés anciennement par la Garonne. La plupart des structures creuses sont fortement arasées ne permettant pas d’estimer leur profondeur d’origine. Dans une zone d’une centaine de mètres carrés, sont localisés quelques fosses, sans caractère spécifique, et un fossé orienté nord-sud. Plus au nord, les vestiges d’une probable sablière basse (empreinte d’une pièce de bois posée horizontalement) associée à un poteau semblent isolés (une sablière basse est une pièce de bois placée horizontalement à même le sol pour supporter l'assise d'une élévation). Malgré l’absence de plan d’ensemble cohérent, ces éléments participent probablement à une occupation structurée qui pourrait associer parcellaire et habitat. Le mobilier céramique mis au jour, quoique peu abondant - 10 tessons de vases et 343 fragments d’amphores - permet malgré tout de dater ces aménagements de la première moitié du Ier siècle avant notre ère. Ces éléments, peu nombreux, se révèlent néanmoins d'une importance non négligeable au regard de l'absence, jusqu'à présent, d'indices d'occupation de cette période dans ce secteur de Toulouse. La zone fouillée se situe toutefois non loin du quartier Saint-Roch, distant de moins d’un kilomètre au sud-est, où une occupation gauloise importante est attestée. Les vestiges trouvés sur le site du Muséum revêtent donc un grand intérêt dans le contexte toulousain, où un vaste secteur de la plaine de la Garonne, au nord de l’oppidum de Vieille-Toulouse, apparaît densément occupé à la fin de l’âge du Fer.

Illustration 1 : Fossé gaulois en partie comblé par des fragments d’amphores. © J. Briand, Inrap

 

Des vestiges gallo-romains, bien que hors de l’enceinte antique

Durant l’époque antique, le secteur fouillé se situe, extra-muros, à environ 200 m de l’enceinte gallo-romaine. Le secteur est toutefois fréquenté au cours de l’Antiquité comme en témoignent la présence d’une fosse datée de la seconde moitié du premier siècle de notre ère et de mobiliers céramiques et numismatiques couvrant une large chronologie, du Ier siècle au Ve siècle de notre ère. Ces éléments sont peut-être associés au bâtiment, découvert en limite méridionale de l’emprise de la fouille et daté de l’Antiquité sans plus de précision. Il s’agit d’une fondation de mur en galets liés par un mortier blanc très compact, large de 80 cm, formant un angle. Étant donné leur condition de découverte en limite d'emprise et leur état de conservation, ces vestiges sont difficiles à interpréter. Les caractéristiques de la construction évoquent néanmoins un bâtiment d'une certaine importance et il est fort probable qu'une partie du mobilier antique recueilli dispersé dans le reste de l'emprise lui soit associée. Dans ce cas, une datation du Haut-Empire peut être envisagée (Ier-IIe siècles). Ces vestiges se situent à quelques centaines de mètres d'une nécropole antique attestée le long de l'actuelle Grand rue Saint-Michel. Toutefois, le mobilier découvert ne présente pas à priori de caractère funéraire. Dans ces conditions, les éléments mis au jour pourraient être liés à un habitat périurbain.

Illustration 2 : Vestiges d’une fondation antique maçonnée de galets liés au mortier. © J. Briand, Inrap

 

Un lotissement daté du Moyen Âge

Après une longue période d’abandon, le secteur ne sera réoccupé qu’à partir du XIVe siècle. À cette époque, l’emprise est toujours située hors des remparts et non loin d’une des portes de la ville médiévale de Toulouse : la porte Montgaillard (rue Ozenne). Contrairement aux périodes plus anciennes, nous disposons pour l’étude du Moyen Âge de sources textuelles, à savoir les anciens cadastres de la ville permettant de voir l’évolution de la trame urbaine, mais aussi des registres d’imposition. Sur le secteur étudié, une occupation se développe au bas Moyen Âge (XIVe-XVe siècles) selon un parcellaire bien marqué, à la manière d’un lotissement que l’on désigne localement par le terme bastita ou bastide. Ce terme de bastide est à différencier des petits villages qui fleurissent dans le Sud-Ouest à partir du XIIIe siècle. Ici, il s’agit bien d’un lotissement périurbain créé à l’instigation de personnages puissants ou d’institutions religieuses. Des zones anciennement cultivées sont à nouveau occupées et bâties à la faveur de l’une des principales phases d’essor de Toulouse à la période médiévale après son intégration dans le domaine royal en 1271.

 

La bastide retrouvée partiellement sur le site du Muséum est connue pour être dénommée Pons de Prinhac. Les Prinhac font partie des familles qui fourniront à Toulouse nombre de capitouls. Au début du XIVe siècle, ils ont bien des possessions dans ce secteur de la ville, entre le rempart, la porte et les fossés à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la ville. En l’état actuel de la documentation, il est difficile de trancher sur la date exacte de la fondation de la bastide et le statut des terres sur lesquelles elle est implantée. Un registre compilé en 1336 nous fournit notre première mention assurée pour l’année 1332 où il est fait mention d’Arnaud de Aymeral et Bertholomieu Asonda de la carriera dels peradors de la bastida en Pons de Prinhac.

Illustration 3 : Extrait d’un registre mentionnant la bastide Pons de Prinhac en 1340 (Archives départementales de Haute-Garonne). © C. Calmés, Service Archéologique de Toulouse Métropole

 

 

Sur la bastide elle-même, et ses occupants, les documents sont peu loquaces. Les quelques registres fiscaux la mentionnant, dont le plus tardif date de 1346, renseignent en partie sur les métiers exercés par ses habitants. Parmi les professions mentionnées, brassiers et tisserands sont majoritaires devant d’autres artisans : mazelier, sabatier, sartre, teysseire, tuilier. Il est toutefois difficile d’évoquer une quelconque spécialisation du lotissement qui apparait comme essentiellement résidentiel, même si la présence avérée d’un moulin pastellier localisé à proximité du site, près des lices de Montgaillard, et celle supposée d’une parerie, ont probablement joué un rôle dans la composition de cette population dont le nombre ne peut être évalué. La documentation montre un quartier qui s’est développé peu à peu. Topographiquement situés aux abords des limites de la bastide, les vestiges sur l’emprise de la fouille appartiennent vraisemblablement aux dernières concessions.

 

Illustration 4 : Plan d’ensemble des vestiges médiévaux.
© J. Briand, Inrap

Dans le secteur fouillé, le parcellaire de la bastide est conditionné par deux voies qui structurent l’espace. Deux chaussées de galets, larges de 4 m, délimitent le secteur nord occupé par une série de constructions, de nombreuses fosses et un fossé. Une des particularités architecturales de l'ensemble bâti mis au jour est la prédominance de l'emploi de la terre crue comme matériau de construction. Les bâtiments à l’arrière desquels sont localisées des structures excavées, sont matérialisés par des larges murs de terre massive supportant des élévations en torchis enduits et parfois peints. La voie méridionale marque la limite nord du secteur sud où deux autres bâtiments ont été mis au jour. Ils sont situés à proximité de fosses et de fossés. L'étude des vestiges a permis de distinguer une occupation lotie sur la totalité de l'emprise de la fouille suivie d'une réoccupation ponctuelle après une phase de destruction par incendie.

Illustration 5 : Dégagement de la voie (XIVe siècle) au nord de l’emprise de la fouille. © J. Briand, Inrap

 

Les vestiges exhumés lors de la fouille permettent de dégager quelques traits significatifs qui permettent de documenter un habitat populaire qui prend place, comme le révèlent les études documentaires, dans un lotissement créé ex-nihilo. Pour le secteur localisé au nord de l’emprise, le découpage prédéfini en « lots à bâtir » lors de la viabilisation du terrain est exceptionnellement marqué par la présence de lignes de galets inscrites dans la voie qui correspondent parfaitement à des limites de parcelles. Dans cette zone de la fouille, les parcelles, pour les exemples les plus complets, sont occupées sur toute leur largeur par un bâtiment accolé à la rue constitué de deux pièces disposées en enfilade. Parfois dotées d'un espace annexe, elles s’ouvrent sur une zone non bâtie à l’arrière. Les axes de circulation internes sont systématiquement perpendiculaires à la voie : ils traversent le bâti de la rue au jardin. Les données recueillies lors de la fouille indiquent que l’organisation générale du parcellaire et des bâtiments s’inscrivent parfaitement dans les schémas révélés par la documentation sur les autres bastides toulousaines et éclairés par d’autres exemples archéologiques. Seule la conception du bâti, qui associe des solins de terre massive et des élévations à pan de bois hourdis de torchis, qui pour l’heure semble spécifique à la région, présente une certaine originalité.

Illustration 6 : Coupe transversale dans un mur de terre (solin) et sa tranchée de fondation. © J. Briand, Inrap

 

Les structures excavées, à l’arrière des bâtiments, regroupent quelques fossés, des puisards, des puits et diverses fosses dont la fonction n’est pas identifiée. Dans la plupart d’entre elles, des déchets domestiques se sont accumulés, en alternance avec des apports de remblais plus ou moins puissants.

Illustration 7 : Coupe dans le comblement d’une fosse (puits ?) comblé de déchets domestiques. © J. Briand, Inrap

 

Illustration 8 : Puits maçonné de briques et de galets. © P. Lotti, Inrap

La bastide victime d'un raid incendiaire ?

L’abandon de la bastide reste difficile à cerner. Les vestiges qui ne montrent aucune trace de réfection, peu de recoupements, et une stratigraphie d’occupation réduite à sa plus simple expression, témoignent d’une fréquentation de courte durée.

Si l’hypothèse d’un abandon rapide et d’une destruction systématique des faubourgs toulousains pour dégager les lices, afin de se prémunir contre la menace anglaise autour des années 1350, semble aujourd’hui définitivement écartée, il n’en demeure pas moins surprenant de voir de nouvelles constructions s’implanter ici dans le courant de la seconde moitié du XIVe siècle. D’autant que cette zone a été affectée par le seul raid clairement attesté par plusieurs sources ayant touché les faubourgs toulousains à cette période : en 1359, le barri de Sainte-Catherine, localisé à moins de 300 m du site, est pillé et incendié par Gaston Phébus. On aurait pu croire que cet évènement, qui eut un impact psychologique fort sur la population toulousaine, fut de nature à rendre cette zone particulièrement peu attractive.

 

La destruction du site est provoquée par un incendie généralisé dont l’origine, compte tenu de la dispersion des bâtiments, ne peut être accidentelle. Le fait clairement avéré que certains bâtiments étaient encore occupés renforce ce constat. Dès lors, il faut également exclure l’idée d’un incendie programmé afin de détruire, pour telle ou telle raison, le quartier. On doit s’interroger, avec toute la prudence requise, sur la présence de pièces d’armement au sein du mobilier issu de la fouille, en sachant qu’une frange de la population, souvent appelée à jouer un rôle dans les milices urbaines, détient alors des armes chez soi. Ces objets, au nombre de six, ne représentent qu’une faible part du nombre d’objets en fer découverts sur le site. Ce chiffre est toutefois élevé pour un site d’habitat urbain dont la durée d’occupation est courte. Sur les autres sites toulousains, les découvertes de ce type sont à l’heure actuelle presque totalement absentes.

Illustration 9 : Epée (fer) dans un fourreau en bois et bouterolle (alliage cuivreux), XIVe siècle. © N. Portet, C. Tranchant, LandArc

 

Les traces d’actes de guerre sont, sur les sites d’habitat, à défaut de corps portant les stigmates d’une mort violente mêlés aux vestiges, difficiles à mettre en évidence. Sur le site du Muséum, si on retient l’hypothèse d’un épisode militaire, ce dernier ne pourrait, au vu des sources, ne s’apparenter qu’à un raid. S’il n’est pas possible d’établir un lien avec un évènement en particulier, on sait que la ville continue à être sous la pression de diverses bandes armées durant la première moitié du XVe siècle. En 1418-19, le comte de Foix envoie ses routiers pour ravager la cité et quelques années plus tard, en 1439, le mercenaire castillan Rodrigue de Villandro occupe la banlieue toulousaine et ne partira qu’après le paiement d’une forte rançon. Pour ces évènements, les sources n’apportent pas de précisions sur d’éventuels dégâts ni sur les zones éventuellement affectées. Si elle ne peut être formellement prouvée, l’hypothèse de la destruction de la bastide Pons de Prinhac à l’occasion d’un épisode belliqueux dans la première moitié du XVe siècle reste la plus plausible.

Sur l’emprise de la fouille, les niveaux d’incendie sont constitués de matériaux de terre crue plus ou moins rubéfiés, principalement issus d’élévations en torchis, d’éléments de charpente carbonisés et de tuiles. Dans certaines d’entre elles, l’intensité du sinistre a été telle que des panneaux de torchis ont totalement cuits et que des pans de murs semblent s’être effondrés d’un seul tenant.

Illustration 10 : Panneaux de torchis effondrés et pièces de bois carbonisées du mur d’élévation d’un bâtiment d’habitation (XIVe siècle). © P. Lotti, Inrap

 

Illustration 11 : Plaque de terre cuite décorée. © O. Dayrens, Inrap

 

Une réoccupation partielle du site se manifeste en premier lieu par le nivellement du terrain, notamment dans l'emprise des bâtiments incendiés, où la partie supérieure des couches de destruction est visiblement remaniée avec l’ouverture de nouvelles structures creuses. Cette première séquence est suivie dans la plupart des cas d’apports de sédiments limoneux qui achèvent de niveler le terrain. Deux monnaies de Charles VI ont été découvertes dans ces remblais. On peut envisager que ces monnaies fournissent un terminus post-quem pour dater l’abandon de l’occupation médiévale dans le second quart du XVe siècle.

Illustration 12 : Puits daté de la réoccupation du site (second quart du XVe siècle) comblé d’ossements de chevaux. © J. Briand, Inrap

 

Des objets liés à la vie domestique

L’ensemble conséquent et varié d’artéfacts (objets fabriqués) mis au jour dans les niveaux d’occupation et de destruction s’inscrit principalement dans la sphère domestique.

La céramique médiévale recueillie sur le site provient de différents contextes, tels des ensembles clos (fosses, puits, fossés…), des niveaux de sol ou de démolition des bâtiments, ainsi que des remblais, etc. Le corpus examiné se compose de 22617 fragments correspondant à un contingent minimal de 2030 objets, essentiellement des marmites et autres vases associés à la préparation et la consommation d’activités culinaires. Pour le métal, outre 30 monnaies et 174 objets au minimum en alliage cuivreux (épingles, chape, boucles, anneaux, dés à coudre, clous, rivets, etc.), le corpus est constitué de 2576 objets ou fragments d’objets en fer. Les pièces d’assemblage sont dominées par la clouterie. Les pièces liées aux huisseries et à la serrurerie (gonds, pentures, paumelles, loquets, moraillons, cadenas, serrures, clés, etc.) permettent de reconstituer quelques pans de l’architecture et de l’ameublement. Certains ustensiles de cuisine (trépieds à feu, poêles, couvercles, louches, couteaux) témoignent des arts de la table, en complément du mobilier céramique.

Alors que la céramique présente un bon état de conservation et le métal un fort degré de corrosion, le mobilier de verre nous est parvenu dans un état de conservation parfois extrêmement altéré. L’état de fragmentation est bien illustré par le comptage puisque pour 245 fragments, nous n’avons obtenu qu’une quarantaine d’identifications.

Illustration 13 : Lot de vases (XIVe-XVe siècles) retrouvé dans l’une des fosses. © O. Dayrens, Inrap

Illustration 14 : Serrure complète dite « à vertevelle », fin XIVe / milieu XVe s. © Mathieu Linlaud, LandArc

 

De l’abandon du quartier au couvent … puis au Muséum

Les vestiges arasés d'une maison maçonnée de briques de la période moderne sont les témoignages les plus tardifs de l'occupation du secteur (XVIe-XVIIe siècles).

Illustration 15 : Fondations et vestiges de l’élévation d’un bâtiment de l’époque moderne (XVIe siècle) au sud de l’emprise de la fouille. © J. Briand, Inrap

De puissants remblais modernes et contemporains (70 cm à 1,40 m) recouvrant les différentes structures, toutes époques confondues, scellent les vestiges de l'emprise de la fouille. Á l’exception de l’extrémité sud de l'emprise où ces remblais sont en partie induits par les gravats issus de la destruction des bâtiments modernes, la majeure partie de l’important volume correspond à des apports volontaires de terres. Une des raisons de la mise en place de ce remblai est probablement en relation avec la transformation de l’espace en jardin du couvent des Carmes Déchaussés au XVIIe siècle. Le Muséum s’installera au XIXe siècle dans les locaux du couvent et le secteur concerné par la fouille sera dévolue au jardin botanique.

 


Article rédigé par Jérôme Briand et Pascal Lotti chargés d’étude et de recherche à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap)  dans le cadre des Journées Nationales de l'Archéologie 2018
Ils ont dirigé la fouille de l’extension du Muséum en 2002-2003 et coordonné depuis les travaux d’études qui s’en suivirent. La synthèse des résultats, en collaboration avec d’autres chercheurs, fera prochainement l’objet d’une publication.

Mise en ligne le 31 mai 2018


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