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Aux origines de la couture : les aiguilles à chas du Paléolithique

Aux origines de la couture : les aiguilles à chas du Paléolithique
Objet tout simple : découverte majeure ! L’aiguille traverse les époques et accompagne les humains depuis fort longtemps. Qu’elle nous habille ou qu’elle nous soigne, l’aiguille à chas est un outil parfaitement standardisé depuis des millénaires. Elle permet à la fois de percer une peau et de la traverser en entraînant un lien. Cette innovation culturelle originale a émergé en Asie il y a environ 45 000 ans. Cependant, cet objet en os, en ivoire ou en bois de cervidé est très fragile. Pour cette raison, les aiguilles ont longtemps échappé à l’œil des préhistoriens : toutes petites, parfois cassées, elles sont rarement trouvées en place dans leur couche archéologique. Rares mais tout de même présentes, des centaines d’aiguilles datant du Paléolithique ont été découvertes en Europe, en Chine ou en Amérique du Nord. Cet outil intemporel a accompagné les hommes dans leur découverte du monde.


Photo : Maëva Fuentes

 

Un petit objet qui remonte au Paléolithique

La plus ancienne aiguille à chas aujourd’hui mise au jour serait datée de 45 000 ans. Elle a été trouvée à Denisova, dans sud de la Sibérie. Les artisans de cette aiguille ne seraient donc pas des Homo sapiens alors absents de cette région. Il s’agit d’autres Hommes : les Dénisoviens. Malgré son grand âge, cette aiguille est incroyablement semblable aux aiguilles d’aujourd’hui. D’autres datant de plus de 25 000 ans ont également été découvertes en Sibérie, dans le Caucase, en Asie centrale et en Chine. Au Solutréen, entre 26-23 000 ans, les aiguilles à chas atteignent l’ouest de l’Europe et notamment les Pyrénées où 4 aiguilles ont été découvertes à Isturitz. A la fin du Magdalénien il y a 16 000 ans, les aiguilles sont devenues monnaie courante, on en retrouve des dizaines à travers toute l’Europe.

 

 

 


Aiguille Magdalénienne, trouvée à Gourdan-Polignan, vue sous ses différentes faces - Muséum de Toulouse
Photo : Didier Descouens

Je couds, tu couds, ils/elles cousaient

Si l’apparition des aiguilles est extrêmement ancienne, tout laisse à penser que la couture est une invention encore plus ancienne. Les humains ont fait face à des périodes glaciaires, au cours desquelles les températures restaient négatives plusieurs mois : comment auraient-ils pu survivre sans vêtements ? Au delà des interprétations, les préhistoriens ne peuvent s’appuyer que sur des preuves archéologiques et malheureusement les vêtements en peau et le fil à coudre en fibres végétales ou animales ne se conservent pas. C’est finalement la phylogénie des poux qui a permis de démêler cette affaire. Les sous-espèces de poux de tête Pediculus humanus capitis et de poux de corps Pediculus humanus humanus se sont séparées il y a plus de 80 000 ans. Les poux de corps vivant dans les vêtements, on sait aujourd’hui que les humains s’habillent depuis plus de 80 000 ans.

 


Pou de corps et Pou de tête.
Crédit photo 1 : Janice Harney Carr, Center for Disease Control
/ Crédit photo 2 Gilles Saint Martin

Sans doute nos ancêtres ont-ils inventé des techniques pour s’envelopper et pour assembler les peaux sans aiguilles. Les poinçons en os ont fait leur apparition bien avant les aiguilles.
Les Hommes pouvaient percer la peau et y enfiler un fil sans aiguille. Nous savons également que les Néandertaliens extrayaient du goudron à partir de l’écorce de bouleau : peut-être était-il utilisé pour assembler des peaux ou des plantes afin de se couvrir.

 


Poinçons en os trouvés dans la grotte de Niaux. Muséum de Toulouse. Photo : Lucile Savigny

A chaque aiguille sa tâche ?

En Chine, le site de Shuidonggou (SDG12) a permis la découverte d’aiguilles datant de 23 000 à 26 000 ans et de deux types différents : les petites aiguilles rondes et les grosses aiguilles aplaties. Les petites  pourraient avoir servi à broder, à appliquer un tissu sur un autre ou à coudre des fourrures délicates tandis que les aiguilles robustes auraient pu être destinées à assembler des vêtements d’hiver épais.

Les aiguilles ont également eu leur rôle à jouer dans la confection d’habitats en peau, dans la fabrication de sacs et de récipients. Ce petit outil permet également d’enfiler des perles et a sans doute joué un rôle important dans le développement de la parure Paléolithique.

 


Aiguille trouvée sur le site de Limoux. Muséum de Toulouse. Photo : Lucile Savigny

Les préhistoriens cherchent maintenant à comprendre comment les hommes ont fait voyager leurs pratiques culturelles. Les styles, les formes et la taille des aiguilles sont aujourd’hui à l’étude pour mieux comprendre les inventions indépendantes, les influences culturelles et les déplacements de population.


Sous le microscope :

Comment savoir si une aiguille a été utilisée pour coudre ? A l’œil nu, c’est impossible. Les préhistoriens regardent l’aiguille au microscope à la recherche de traces d’usure. Ils observent également des traces de polissage qui indiquent comment l’objet a été réalisé.
Par exemple cette aiguille découverte en Roumanie nous a révélé un de ses secrets de fabrication sous le microscope (grossissement fois 100) : la perforation du chas a été réalisée par rotation.

Des aiguilles décorées

Plusieurs aiguilles décorées ont été découvertes. Dans la grotte de las Caldas, en Espagne, on observe des incisions sur les deux faces de l’aiguille.

Pas le seul élément de la trousse à couture !


Trousse à couture paléolithique et contemporaine. Muséum de Toulouse. Photo : Catherine Teysseyre

La trousse à couture Paléolithique, en plus des aiguilles, devait comporter plusieurs éléments. Certains d’entre eux se sont conservés comme le poinçon en os. Cet outil encore utilisé par les maroquiniers aujourd’hui, permet de percer le cuir avant de passer l’aiguille. Nous avons également retrouvé quelques rares os à impressions ou éraillures qui devaient permettre de pousser l'aiguille ou de la retenir. Sur le site de Marsoulas (Haute-Garonne), un galet portant des plages de piquetage a été découvert : il pourrait avoir été utilisé comme dé à coudre.

Dans la trousse à couture, il y avait également du fil mais celui-ci ne s’est pas conservé dans le temps. Les matières utilisées comme fil à coudre pouvaient être d’origine animale (tendon, crin de cheval) ou végétale (fibre, écorce de bouleau tressée).
De nombreux lissoirs en os ont été découverts en Europe, comme ceux de la grotte de Niaux.

 


Lissoirs en os, grotte de Niaux. Muséum de Toulouse. Photo : Lucile Savigny     
Galet piqueté de Marsoulas. Muséum de Toulouse. Photo : Lucile Savigny


Comment fabriquait-on les aiguilles ?

Matières premières

Les aiguilles à chas du Paléolithique étaient fabriquées en os, en bois de cervidé ou en ivoire. Si l’on veut déterminer avec certitude la matière d’une aiguille, il faudrait en prélever un morceau et l'analyser : cette méthode détruit l'objet et n'est donc pas utilisée. Les préhistoriens peuvent également chercher à retrouver les baguettes ou les matrices d'extraction sur le site pour déterminer s'il s'agit d'os, de bois ou d'ivoire.


Chaîne opératoire : le tuto pour fabriquer une aiguille en os en 2h !

Les préhistoriens cherchent à mettre en évidence les gestes qui ont permis aux humains de fabriquer les outils. Pour cela ils s’appuient sur les découvertes archéologiques d’aiguilles inachevées, d’outils en silex et de matrices en os qui ont permis de les extraire. En se prêtant au jeu de l’expérimentation, ils se sont rendus compte que 2 petites heures suffisaient à fabriquer ce bijou de technologie.

 

Films ArkeoFabrik

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Le matériel :

  • un os de cheval
  • un burin en silex
  • un perçoir
  • un morceau de grès

Comment faire étape par étape :

1. Double rainurage
A l’aide du burin, inciser l’os jusqu’à obtenir deux belles rainures profondes encadrant une languette : il s’agit de la matrice d’extraction.


Matrice d’extraction, trouvée sur le site de Monconfort. Muséum de Toulouse. Photo : Lucile Savigny.

2. Sciage
Avec une lame en silex, scier chaque extrémité de la languette.

3. Détacher la languette
Lorsqu’on détache la languette, on obtient une baguette inachevée comme celle retrouvée sur le site de Gourdan-Polignan.


Baguette inachevée trouvée à Gourdan Polignan. Muséum de Toulouse. Photo : Lucile Savigny

4. Raclage
Donner une forme régulière à l’aiguille en la raclant. Aiguiser la pointe et aplanir la zone du futur chas.

5. Polissage
Frotter la baguette sur un bloc de grès pour la polir.

6. Juste avant de percer le chas
Préparer le percement du chas en traçant une simple ligne ou une croix.

7. Percement du chas
Plusieurs méthodes existent : utiliser le perçoir pour faire un petit trou qui permettra de passer le fil dans l’aiguille.

  • par enlèvement concentrique
  • perforation par pression
  • perforation par rotation circulaire
  • perforation par rotation alternative
  • perforation par approfondissement d'une rainure

8. Casse
Il arrive que l’aiguille se casse au niveau de la pointe ou du chas.
La plupart du temps on n’est pas certains que la fracture ait eu lieu pendant l’utilisation. Seule une aiguille du Mas d’Azil s’est cassée entre le chas et l’extrémité proximale sur 1 mm de large . Qui est responsable ? La force de traction! Il s’agit d’une preuve incontestable de l’utilisation des aiguilles pour la couture...

9. Réparation
Les aiguilles étaient réparées sans doute plusieurs fois jusqu’à ce que leur taille soit trop réduite.


Aiguille cassée trouvée sur le site de Gourdan. Muséum de Toulouse. Photo : Lucile Savigny

 

Coudre et broder au XXI ème siècle, et si je me lançais ?

L’étude des aiguilles à chas du Paléolithique nous rappelle combien nos ancêtres chasseurs-cueilleurs étaient dépendants des ressources dont ils disposaient. Lorsqu’un animal était chassé, toutes les parties de son corps étaient utilisées, jusqu’aux tendons pour faire du fil.
Aujourd’hui le marché du textile regorge de matières naturelles ou synthétiques, avec différentes textures, différentes épaisseurs, différentes origines. En 15 ans, la production textile a doublé dans le monde. Nous ne nous sommes pas pour autant affranchis des ressources qui plus que jamais font l’objet de quêtes effrénées. En revanche, une nouvelle source de matières premières a vu le jour : les matières recyclées.
Au lieu de confectionner une pochette en cuir, nous vous proposons de récupérer vos vieux Jeans pour fabriquer une pochette nomade. En 1h vous apprendrez quelques points de couture et de broderie.


Tuto pour réaliser une pochette nomade en 1 heure, cousue main


Photos : Catherine Teysseyre


Le matériel du kit prêt à coudre et à broder :

  • deux pièces d’étoffe toile de jean recyclée 15/20 cm
  • une aiguille à coudre, une aiguille à broder, des épingles
  • un dé à coudre, une paire de ciseaux
  • du fil à coudre et à broder de différentes couleur
  • un bouton, un lien en cuir
  • une anse en fibre naturelle lin
  • un feutre textile lavable

 

 

1- Broder la partie avant de la pochette :

Dessiner le motif et choisir les points adaptés ainsi que les couleurs de fil à broder.
Enfiler l’aiguille à broder avec 3 ou 4 fils de la couleur de votre choix.

 

 

 

 

 

 

2- Assembler les 2 parties de la pochette :

Positionner les morceaux de jean endroit contre endroit puis épingler.
Enfiler l’aiguille à coudre avec le fil faire un nœud au bout de celui-ci.
Coudre, au point arrière, tout le tour en suivant le tracé à 1 cm du bord.

   

 

 

 

 

 

3- Faire un ourlet sur le haut de la pochette :

Retourner la pochette à l’endroit, faire un rabat de 1,5cm en repliant le haut du tissu vers l’intérieur.
Marquer à l’aide de votre ongle puis épingler.
Enfiler l’aiguille à broder avec du fil à broder de la couleur de votre choix, puis coudre en utilisant le point avant qui est utilisé en couture et en broderie.

    

 

 

 

 

4- Coudre le lien et le bouton :

Au dos de la pochette, coudre le lien au dessus du nœud en utilisant le point lancé puis arrêter le fil à l’intérieur.
A l’avant de la pochette coudre le bouton de manière à ce que le lien passe autour de celui-ci.

 

 

 

 

 

 

5- Coudre la anse :

De chaque côté de la pochette

 

 

 


            

 

 


Références

Anghelinu, M., Margarit M., Nita L. 2017. A paleolithic eyed needle from Bistricioara-Lutarie III. Studii de Preistorie 14, p. 27-35.

d’Errico, F., Doyon, L., Zhang, S., Baumann, M., Laznickova-Galetova, M., Gao, X., Chen, F., Zhang, Y., 2018. The origin and evolution of sewing technologies in Eurasia and North America. Journal of human evolution 125 (71-86).

Kozowyk, P.R.B., Soressi, M., Pomstra, D., Langejans, G.H.J., 2017. Experimental methods for the Palaeolithic dry distillation of birch bark: implications for the origin and development of Neandertal adhesive technology. Scientific Reports 7, 8033.

Laznickova-Galetova, M., 2010. Le travail des matieres d’origine dure animale dans le Magdalenien morave: l’exemple des aiguilles a chas. L'Anthropologie 114, 68e96.

Stordeur-Yedid, D., 1979. Les aiguilles a chas au Paleolithique. Gallia Prehistorique.Supplement XIII.


Article rédigé par Lucile Savigny, médiatrice au Muséum de Toulouse et Catherine Teysseyre (tuto)
Mis en ligne le 29 septembre 2020


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