PARLONS SCIENCES

Ethnologie - société

Sorcières : nom féminin pluriel

Sorcières : nom féminin pluriel
Loin de suivre le mouvement d’un sujet en vogue, l’exposition « Magies-sorcelleries » nous éclaire sur des réalités troublantes, nous murmure certaines vérités déroutantes et nous plonge au cœur des grandes questions qui imprègnent l’air du temps. Elle nous parle du dualisme entre nature et culture, du besoin de réhabiliter l'intelligence du vivant, de faits vérifiés et d'irrationnel, de vérité et d'illusion, de croyances modernes et de savoirs populaires, de soin et de guérison et derrière tout ça, elle laisse se profiler l’ombre d’une subversive féminité.

 

Pourquoi sorcières ? Parce qu’elles dansent. Elles dansent à la pleine lune. Femmes lunaires, lunatiques, atteintes – disent-ils – de folie périodique. […] Les sorcières respiraient, palpaient, appelaient chaque fleur, chaque herbe, chaque plante. Ainsi elles guérissaient. Ou empoisonnaient. Rien, là, de surnaturel. […] Pourquoi sorcières ? Parce qu’elles jouissent.1

Xavière Gauthier

Discourir sur les magies c’est aussi interroger les représentations qui laissent émerger des questions sociétales et ancrent la magie dans le contemporain. Comme ces figures de sorcières qui réapparaissent dans nos sociétés occidentales. La discrimination et la diabolisation historique de la sorcellerie contribuent à lui donner un nouveau sens, davantage politique que magique ou thérapeutique. Les mouvements féministes, écologiques, écoféministes ou anarchistes récupèrent la figure du witch ou de la sorcière pour dénoncer les normes du patriarcat et du capitalisme.

 

Le temps des sorcières

Aujourd’hui, les figures de sorcières reviennent visiter nos quotidiens et leurs présences nous offrent un reflet instructif sur notre histoire. Étymologiquement, si la Magie est affaire de Mages (c’est-à-dire de prêtres - du grec Magos), la sorcellerie, elle, est affaire de prophètes (le sort en latin est une tablette de bois sur laquelle on pouvait répondre aux oracles2), celui ou celle qui est inspiré(e) et qui révèle des vérités cachées.

 

En 319, Constantin le Grand avait permis les incantations et les arts magiques tant qu’ils étaient inoffensifs et utiles, protégeant les moissons ou servant de remèdes de santé. Avant l'an 1000, les Carolingiens qualifient ces femmes, qui utilisent des herbes et que l'on soupçonne d'ensorceler, d'herbariae, de sortiariae, de stryges ou de femmes maléfiques. Dans les faits, dès la loi salique des Francs, vers 500, jusqu'à Charlemagne, il y aura un certain amalgame entre magie, sorcellerie et paganisme3. C’est en 769 que Charlemagne décide de poursuivre avec rigueur toutes les pratiques de l’art divinatoire qu’il désigne dans ses lois les Magi, Arioli, Venefici, Divini, Incantatores, Somnorium Conjectores. Il prescrit alors de poursuivre tous les enchanteurs et les sorciers « quant aux arbres ajoute-t-il, aux pierres, et aux fontaines où certains insensés attachent des lumières et font d’autres actes de ce genre, nous voulons que partout où cet usage absurde et exécrable à Dieu sera trouvé en vigueur, il soit aboli4. ».

Figure 2 : Première représentation de sorcières (crédit BNF vaudoise)

 

En Europe, au cours des siècles passés, il y eut des sorcières et des sorciers, comme dans toutes les sociétés. Mais au Moyen-Âge, des femmes sardoniques et indécentes chevauchant des balais les soirs de pleine lune pour se mêler à des fêtes orgiaques ou des sabbats n'existaient pas. C’est un fantasme forgé au XVe siècle. Il se dit5 qu’Angèle de Barthe fut la première des sorcières brûlées, en 1275 à Toulouse6, bien avant la mise en vigueur de la bulle papale d’Innocent VII, « Summis desiderantes affectibus », du 5 décembre 1484, qui reconnaît l’existence des Incubes et des Succubes. La bulle papale synthétise les crimes spirituels et séculaires de la sorcellerie et exhorte les autorités à coopérer avec les inquisiteurs. Ceux qui entravent ce travail seront excommuniés. La répression organisée et systématique contre la sorcellerie est lancée.

 

Figure 3 : L'inquisition (crédit Wikipedia)

 

Il manque encore le mode d’emploi à l’usage des inquisiteurs et des magistrats pour démasquer ceux qui s’adonnent à ce mal. Lorsque parut en 1486 le Malleus Maleficarum7 (ou le Marteau des sorcières), manuel de référence pour faire avouer ces crimes, alors, la sorcellerie se conjugua au féminin. Comme il est précisé doctement dans ce manuel, les femmes sont déficientes moralement et physiquement ce qui les pousse vers le péché avec beaucoup plus d’énergie. Autant de raisons qui les font succomber au Diable. Une stigmatisation juridique qui met en évidence l’équivoque d’une image de la féminité : entre le sacré et le profane, entre la religion et la magie, entre Dieu et Diable.  

Les discours se cristallisent sur la sorcellerie au féminin, la répression atteint son paroxysme. C’est la fameuse « chasse aux sorcières » qui se répand entre 1550 et 1650. Et parce que la société est patriarcale, les femmes sont des victimes de choix.

 

Figure 4 : CCBYSA_Malleus maleficarum

 

 

 

Femmes contre nature

 

C’est donc à la Renaissance, au moment où la foi recule au profit de la raison, que les sorcières furent désignées à la vindicte publique et livrées au bûcher ! La chasse aux sorcières est donc un phénomène de l'époque moderne et cette traque assassines'appuie sur la vieille équation entre savoir et pouvoir. Souvent guérisseuses, outre la maîtrise de leur propre corps et de leur propre sexualité, les sorcières étaient également accusées d’aider les autres femmes à faire de même. Nombre de celles qui ont été condamnées avaient un rôle de sage-femme, aidant à accoucher, à contrôler la fertilité et à avorter. La chasse aux sorcières ostracise le savoir des femmes et condamne leur désir d'indépendance, elle s’apparente à la mort orchestrée des femmes « sachantes ».

 

Figure 5 : Bridgeman Walpurgis

 

À la même époque, certains grands penseurs, dont Descartes considéré comme l’un des fondateurs de la philosophie moderne, associent les femmes à la nature, à l’obscurité, au mystère, au corps et aux émotions. Ils affirment ainsi que les femmes nuisent à la science9. Elle aurait moins d’esprit que l’homme. Cela lui valait de ne pouvoir se consacrer aux choses de l’intelligence telles que les sciences et les lettres. Francis Bacon considéré comme l’un des pionniers de la science moderne, précise que « La vraie philosophie » ne pourrait progresser là où « les affections portent la culotte et le féminin gouverne10 ». « Il s’agit alors de tuer les femmes anciennes pour fabriquer l’homme nouveau »11. La femelle n’est réduite qu’à accoucher des corps, aux hommes le privilège de donner naissance aux âmes instruites. Guérisseuses auparavant tolérées, elles ont été éliminées comme un obstacle à la création d’une science masculine officielle. La condamnation de la sorcellerie apparaît donc au moment où la spiritualité et la médecine s'enchaînent aux liens d’un pouvoir patriarcal.

 

L’humanité et la nature sont désormais séparées, et la dernière est mise au service de la première…

Ainsi l’articulation de la domination de la nature et de l’oppression des femmes fonctionnent ensemble : les femmes sont inférieures parce qu’elles font partie de la nature, et on peut maltraiter la nature parce qu’elle est féminine. Les images duelles sont éloquentes, elles montrent combien est ancrée dans l'héritage culturel judéo-chrétien, une nature tantôt vierge et pure et tantôt rebelle et indomptable quand elle est maléfique et décadente. Et les figures de sorcières de réapparaître, à l’heure où la crise écologique nous interpelle avec force pour dénoncer la conquête d’une nature que l’on pourrait sans crainte malmener, démanteler et soumettre... Le retour dans nos sociétés occidentales de cette figure archétypale nous offre un reflet instructif sur notre histoire.

 

Une diversité de voix, notamment au travers des mouvements écoféministes pointent cette double dépendance entre production et reproduction, entre la nature en elles et la nature hors d’elles12.

« Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler13 », dit un slogan célèbre. La figure de la sorcière contemporaine revient et nous questionne sur la ligne de démarcation entre les différences dites « naturelles » et les différences construites entre les sexes, celles établies entre la nature et les femmes, la culture et les hommes. Des voix de femmes se font entendre au sein d’une éthique environnementale qui s’était jusque-là préoccupée des rapports entre l’homme et la nature, sans se demander de quel homme il s’agissait.

 

 

Figure 6 : Vandana Shiva, AdobeStock

 

 

La figure contemporaine de la sorcière comme un étendard

 

Autrefois traquée et brûlée, la figure de la sorcière d’aujourd’hui a changé de statut. Revivifiée à travers la pop culture, elle peut tour à tour s’incarner dans une Femen qui, au scandale de ses seins nus, ajoute celui de détester le patriarcat, c’est une militante écologiste engagée, une activiste écoféministe, une artiste performeuse queer ou une praticienne néochamane. Sorcières et féministes contemporaines partagent des luttes dont les raisons d’exister sont loin d’être éteintes et évoquent des héritages passés d’une irréductible actualité. « La magie apparaît à nouveau comme l'arme des opprimés », écrit Mona Chollet14 dans son essai. « La sorcière parle de domination, de persécution, de marginalité », observe Catherine Florian, de la librairie LGBT Violette & Co, à Paris. Son statut d'icône féministe se démocratise. « Elle ne peut pas être tout à fait domestiquée. Dans le contexte de #MeToo, c'est celle qui dit : Ça suffit », constate Isabelle Sorente15.

 

Figure 7 : Sorcières en grève (crédit AdobeStock)

 

À l’heure où notre société souffre d’un lien perdu avec la nature, la figure de la sorcière permettrait de se réapproprier une place dans un écosystème qui combine nature et culture, de faire le lien entre politique et spiritualité, entre savoirs et croyances. Elle porte une réflexion critique à l’égard de l’idée de nature telle qu’elle a été élaborée dans nos sociétés ultra-rationalistes et d’industrie qui ont grandement discrédité ce qui relevait du commun.

 

Elles nous forcent à repenser le rapport entre la culture occidentale et les autres. Isabelle Stengers16 qui combat toutes les formes de disqualification péremptoire des sciences entre elles, évoque le potentiel subversif des sorcières et convoque les activistes du « reclaim17 » et autres sorcières néo-païennes pour revendiquer une posture différente dans la production des savoirs, pour accueillir la divergence, pour considérer l'hétérogène, sachant que contrairement à « la science moderne », les savoirs sont une catégorie transversale. De même, Starhawk, cette Américaine de son vrai nom Miriam Simos, pionnière de l’écoféminisme, grande prêtresse de l’altermondialiste qui jouit de son aura de sorcière internationale, revendique un projet global de soin, de réparation, à la triple échelle de la terre, des individus et des groupes. Aujourd’hui, en dehors des États-Unis, une poignée d’autres femmes, telles Vandana Shiva, philosophe des sciences indienne ou la sociologue allemande Maria Mies, partagent les mêmes idées, explique la philosophe Émilie Hache, professeure d’écologie politique à Paris « Encore aujourd’hui, les mouvements de justice environnementale sont majoritairement féminins », précise-t-elle. On constate en France, une réception grandissante de ces mouvements.

Figure 8 : Starhawk (crédit Dedda71 -ccbysa_500)

Les éditions Cambourakis ressortent l’ouvrage de Barbara Ehrenreich et Deidre English, Sorcières, sages-femmes et infirmières, qui est considéré comme un incontournable de la réflexion féministe. Il s'agit du premier ouvrage à ouvrir la voie de la recherche historique sur le corps médical, et en particulier sur la manière dont les femmes traditionnellement porteuses de soins ont été évincées de la médecine telle que nous la connaissons aujourd'hui. Cet essai incisif résonne étonnamment avec l’actualité récente de la crise sanitaire de la Covid-19, où la blouse blanche de l’infirmière est devenue le synonyme du combat en première ligne. Dans le même temps, les médias se sont emparés des grands débats enfiévrés d’un « remède qu'on ne peut pas expliquer, mais qui serait tout de même utile », et de la société tout entière de placer ses espoirs dans les grands nouveaux prophètes–médecins qui trouveraient le traitement-potion.

 

En ces temps perçus comme pré-catastrophiques, se tourner vers les sorcières pour changer notre rapport à la terre, au capitalisme et au patriarcat, c’est renouer avec l’histoire des femmes, ainsi que, de façon voyante, avec d’autres mythes, d’autres images. Questionner le sujet des « Magies et sorcelleries » dans nos sociétés ultracartésiennes en multipliant les points de vue, historiques, philosophiques, écologiques, naturalistes, nous permet d’éclaircir ces mutations des sciences humaines et sociales et de rappeler avec force et puissance que la science est nécessairement plurielle.

 

 

Figure 9 : crédit Renée Gaudet

 

 

 

 

 

 

 

 


Notes

Xavière Gauthier, née Mireille Boulaire le 20 octobre 1942, est une écrivaine, journaliste, éditrice et universitaire française, figure du féminisme en France. Elle est la fondatrice de la revue Sorcières, revue de création littéraire et artistique exclusivement faite par des femmes, qui a comporté 24 numéros, entre 1976 et 1982. Elle est notamment l’autrice de La Hague, ma terre violentée.

2 Dictionnaire culturel en langue française sous la direction d’Alain Rey

3 Bernadette Arnaud, Quand les sorcières sont-elles apparues en Occident ?, Sciences et avenir, 2015.

4 Histoire de la destruction du paganisme en Occident, Volume 2, De Comte Arthur Auguste Beugnot

Des doutes issus de recherches contemporaines ont été émis concernant la véracité de l'histoire d'Angèle de la Barthe car on ne trouve pas mention de son procès dans les registres toulousains de l'époque. De plus, en 1275 le commerce avec le démon n'est pas encore considéré comme un crime. https://www.brooklynmuseum.org/eascfa/dinner_party/heritage_floor/angele_de_la_barthe

6 L’histoire raconte qu’Angèle de la Barthe est accusée par l'inquisiteur Hugues de Beniols (le chef suprême de l'inquisition toulousaine) d'avoir eu commerce de chair avec le diable et d'avoir donné naissance 7 ans auparavant, à l'âge de 53 ans, à un monstre doté d'une tête de loup et d'une queue de serpent. La seule nourriture du monstre était constituée de nourrissons, qui étaient ainsi soit assassinés par Angèle de la Barthe, soit déterrés de leur tombe dans des cimetières reculés. Elle avoue l'avoir nourri de bébés durant deux années, avant que le monstre ne s'enfuie en plein milieu de la nuit. Elle avoue assister régulièrement à des cérémonies du sabbat. Angèle de la Barthe est jugée coupable et brûlée sur une place à Toulouse.

7 Le Malleus Maleficarum (« Marteau des sorcières », c’est-à-dire marteau contre les sorcières), est un traité des dominicains Henri Institoris (Heinrich Kramer) et Jacques Sprenger (Jacob Sprenger), ayant eu place de coauteur, publié à Strasbourg en 1486. Il connut de nombreuses rééditions, près de trente éditions latines entre 1486 et 1669. Sa première partie traite de la nature de la sorcellerie, la seconde à de la capture, et de l’éradication des sorcières en passant par l’extorsion des aveux par la torture. Ce livre permettait aux inquisiteurs et aux magistrats de mener à bien l’éradication des sorcières et de repérer sur leurs corps la marque du Diable sous plusieurs formes.

8 Pendant trois cents ans, du XVe au XVIIe siècle, la chasse aux sorcières est nourrie par des vagues de dénonciations dans les villes et les campagnes. Au total, on compte en Europe environ de 50 à 100 000 victimes. Mais ce chiffre reste contesté car il ne comptabilise pas toutes les femmes qui n’ont pas été exécutées, mais lynchées, bannies, etc.

9 Francis Bacon (1561-1626) est un scientifique, philosophe et un homme d'État anglais. Il développe dans son œuvre le De Dignitate et augmentis scientiarum, une théorie empiriste de la connaissance. Il est considéré comme l’un des pionniers de la pensée scientifique moderne. Kant lui dédia à ce titre sa Critique de la raison pure. Il pose le premier les fondements de la science moderne et de ses méthodes, il est l’un des fondateurs de la Royal Society.

10 Easlea B., Science and Sexual Oppression, London, Weidenfeld and Nicolson, 1981.

11 Guy Bechtel, La Sorcière Et L'occident - La Destruction De La Sorcellerie En Europe, Des Origines Aux Grands Bûchers, Ed Plon, 1997

12 Catherine LARRÈRE, L’écoféminisme : féminisme écologique ou écologie féministe, Tracés. Revue de Sciences humaines mis en ligne le 21 mai 2014

13 Slogan emprunté à la pancarte d’une manifestante, c’est aussi le titre de la nouvelle pièce de Biloxi 48 coproduite par Théâtre en Liberté.

14 Mona Chollet, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Ed Zones, 2018

15 Isabelle Sorente, Le complexe de la sorcière, Ed JC Lates, 2020

16 Isabelle Stengers, est une philosophe et scientifique belge, spécialiste de la philosophie des sciences et de la pensée du philosophe, logicien et mathématicien britannique Alfred North Whitehead. Inspirée par la pensée de Félix Guattari et de Donna Haraway, elle développe une conception constructiviste du savoir scientifique et une écologie des pratiques attentives aux phénomènes d'interdépendance dans le monde vivant.

17 « Reclaim », concept important de l'écoféminisme, c’est un terme qui vient de l’écologie et qu’on pourrait traduire par le fait de « régénérer » ou de « réhabiliter » la nature et la féminité. C’est l’idée de « se réapproprier sans retourner en arrière, de réparer des choses dégradées, mais en les réinventant », explique Émilie Hache.

 


Article rédigé par Isabel Nottaris, Directrice adjointe du Muséum de Toulouse

Mis en ligne le 22 janvier 2021


 

<<< Retour au sommaire Parlons Sciences