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Construire le patrimoine en collaboration avec les peuples autochtones : le Muséum sur le terrain

Construire le patrimoine en collaboration avec les peuples autochtones : le Muséum sur le terrain
En 2003, une convention de l’Unesco pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel a été adoptée et désigne les musées comme les principaux artisans de l’application de cette nouvelle convention. Elle définit ce patrimoine comme tel : «les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire que les communautés, les groupes et les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. » Ce précieux héritage englobe les langues, la littérature orale, l’artisanat… et se compose de savoir-faire et de connaissances dont le rapprochement avec les objets originaux confère à ces derniers toute leur dimension culturelle.

Figure 1: Mission chez les Trumai, village de Steinen, Parc Indigène du Xingu (Brésil). Atelier d’apprentissage du rituel Hopep.

 

Qu'est-ce que le patrimoine culturel immatériel ?

Pendant longtemps, le patrimoine culturel s'est limité aux monuments et collections d'objets, traces tangibles et durables des coutumes et des traditions. Peu à peu, il a été admis que la culture, en tant qu'ensemble de savoirs, croyances, pratiques et valeurs qui unissent les membres d'un pays ou d'une communauté ne pouvait se réduire aux biens matériels. Comme le rappelle l'Unesco, elle comprend en effet également toutes les traditions « vivantes » comme les « traditions orales, les arts du spectacle, les pratiques sociales, rituels et événements festifs, les connaissances et pratiques concernant la nature et l'univers ou les connaissances et le savoir-faire nécessaires à l'artisanat traditionnel ».

 

La convention UNESCO de 20031

La Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel, signée en 2003, a permis de poser un cadre permettant aux Etats d'identifier et inventorier l'ensemble des traditions qui se transmettent de génération en génération et qui créent leur sentiment d'appartenance. Elle a quatre objectifs principaux :

  • sauvegarder le patrimoine culturel immatériel ;

  • assurer le respect du patrimoine culturel immatériel des communautés, des groupes et des individus concernés ;

  • sensibiliser, aux niveaux local, national et international, à l’importance du patrimoine culturel immatériel et à la nécessité d’en assurer l’appréciation mutuelle ;

  • permettre la coopération et l’assistance internationales.

     

Figure 2 : convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel Paris, 17 octobre 2003

 

 

Quel rôle à jouer pour les musées ?

Dès la promulgation de la Convention de 2003, l'ICOM (Conseil International des Musées) s'est saisi des enjeux. Possédant des collections d'objets ethnologiques, les musées étaient concernés de près par les objectifs de la convention. Ainsi, en 2007, les établissements ont inscrit la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel au coeur de leurs missions. Cette nouvelle approche a permis de donner du sens aux collections et de placer l'humain au coeur des activités muséographiques.

 

Et le muséum de Toulouse dans tout ça ?

Dès 2010, le Muséum de Toulouse s’est engagé dans un travail de collecte de productions matérielles et immatérielles contemporaines auprès de communautés amérindiennes du Brésil central, le projet COLAM (Collections des Autres et mémoires de rencontres : objets, plantes et récits d'Amazonie). Cette opération s'est inscrite dans une nouvelle politique novatrice et responsable d'acquisitions et de valorisation des collections. La vocation du Muséum d'Histoire naturelle de Toulouse dépasse aujourd'hui la simple collecte.

Ce travail de terrain qui s'est poursuivi jusqu'en 2016 a reposé sur l’enquête ethnographique conduite autour des actions de revalorisation et de sauvegarde patrimoniale développées par six sociétés indigènes d’Amazonie brésilienne : les Iny Karaja, les Api’awa Tapirape, les Yawalapiti, les Trumai, les Asurini du Xingu et les Mebengôkre Kayapo Gorotire.

À travers ce projet, le muséum a participé en tant qu’acteur et médiateur au processus de « mise en patrimoine » d’éléments culturels, matériels et immatériels2 , qui devient depuis plusieurs années l’un des moyens par lesquels les groupes amérindiens, englobés dans des entités politiques nationales, recherchent une visibilité et une reconnaissance dans un paysage social et politique global et qui dépasse le cadre de la convention de l'Unesco3 .

Par l’entremise de ce travail de collecte de terrain nous est apparue la variété de stratégies, réponses, résistances et résiliences des sociétés amérindiennes face aux changements culturels. Cette politique d’enrichissement des collections est pour l’instant unique en France : la mise en place de cette collaboration directe avec les communautés de l’Amazonie brésilienne et les échanges durables qui en découlent nous ont permis de sortir d’une logique marchande et de cesser d’alimenter les spéculations dont les objets dits « d’art premier » font l’objet sur le marché de l’art4.

Traditionnellement, seuls des établissements nationaux comme le musée de l’Homme effectuaient ce type de missions de façon régulière depuis leur création. En région, cela n’était pas le cas, sauf dans les disciplines naturalistes et en paléontologie. C’est finalement l’argument financier qui a le plus porté : les missions de terrains permettent d’enrichir les collections à moindres frais en évitant les intermédiaires classiques. D’autre part, les objets arrivent documentés et certifiés, avec un contexte beaucoup plus riche, issu des contacts avec les populations autochtones noués par les scientifiques envoyés sur le terrain. 

 


Figure 3 : Jeune femme trumai filmant l’apprentissage des chants et des chorégraphies du hopep (Jawari)
pendant l’atelier, village de Boa Esperança - Awara’i, Parc du Xingu, Mato Grosso, Brésil, 2016.

Une coopération muséale franco-brésilienne inédite

Le Museu Paraense Emílio Goeldi est une institution de recherche liée au Ministère de la Science, de la Technologie et de l’Innovation du Brésil. Il est situé dans la ville de Belém, État du Pará, en Amazonie. Depuis sa fondation en 1866, ses activités ont porté sur l’étude scientifique des systèmes naturels et socioculturels de l’Amazonie, ainsi que sur la diffusion des connaissances et des collections liées à la région.

Ses missions et objectifs sont multiples: la recherche (autour des sciences de la Terre, de l’écologie, de la botanique, de la zoologie et des sciences humaines telles que l’anthropologie, l’archéologie et les langues indigènes), la promotion de l’innovation scientifique, la formation, la conservation et la valorisation des collections, ainsi que la communication des connaissances dans les domaines des sciences naturelles et humaines liées à l’Amazonie.

Les convergences entre le Musée Goeldi et le Muséum d’histoire naturelle de Toulouse sont donc nombreuses et ils ont tous deux fêté leurs 150 ans d’existence en 2015 et 2016. Parmi le fonds de collections ethnographiques amérindiennes de l’institution brésilienne, on trouve notamment l’importante collection Mebengokrê kayapo de Frei Gil de Villanova qui présente une parenté forte avec la collection de Monseigneur Carrerot conservée au Muséum de Toulouse. Les destins et les collections de ces deux religieux français partis pour le Brésil au XIXe siècle sont fortement liés.

Forts de ces points communs, nos deux musées ont entamé une coopération scientifique qui s’est inscrite dans un programme plus vaste de recherche (OPUS COLAM) visant à reconstituer les récits autour des collections conservées dans les musées français et brésiliens avec la participation d’experts amérindiens issus de plusieurs populations du Brésil.

Cette collaboration entre musées et experts amérindiens, déjà ancienne au Brésil, mais inédite en France, a notamment permis d’entamer un questionnement sur les modalités de la mise en valeur des mémoires et des savoirs autochtones conservés dans les institutions muséales.

 

Figure 4 : séance de travail dans les réserves du Muséum de Toulouse

Savoir-faire et objets, témoignages d'une culture identitaire autochtone à la fois ancienne et résolument contemporaine

Depuis une bonne décennie, des matériaux contemporains (plastiques…) sont régulièrement intégrés aux productions d’ornements traditionnels, on voit naître de nouveaux supports d’expression comme la peinture sur toile de motifs corporels, les céramistes développent de nouveaux corpus iconographiques. Tout un nouveau champ passionnant s’ouvre aux muséologues que nous sommes pour constituer des collections « témoins » de cette période contemporaine.

Les données collectées sur l’exploitation des ressources naturelles, les objets, récits et enregistrements autour de rituels et savoir-faire précis (rites de passage, funérailles, cures chamaniques, relation à l’au-delà…) sont collectés pour constituer de nouveaux ensembles cohérents et permettent également de documenter les collections déjà conservées à Toulouse.

 


Figures 5 et 6 : Mission chez les Kayapo. Fabrication d’une coiffe d’ornement à partir de pailles à boire en plastique.

 

Développer cette collaboration autour de la patrimonialisation des cultures amérindiennes a permis de réinterroger nos collections anciennes, nos pratiques et de participer activement à la réflexion sur la constitution du patrimoine de demain en collaboration avec les « sachants » de ces minorités.

Le Muséum devient ainsi le dépositaire et le passeur de ces patrimoines menacés, tant matériels qu’immatériels à travers la sauvegarde, la conservation et la valorisation d’un patrimoine « vivant ». On peut en effet considérer comme faisant partie des missions des muséums d’ancrer le travail de documentation et d’enrichissement des collections dans une réalité actuelle et contemporaine et de faire partager au public, de façon directe, les manières singulières de lien à leur environnement développées par les populations amérindiennes, à travers le tournage de films, l’enregistrement d’histoires anciennes, la fabrication d’objets…

Par l’entremise de ce travail de collecte de terrain nous est apparue la variété de stratégies, réponses, résistances et résiliences des sociétés amérindiennes face aux changements culturels. Cette politique d’enrichissement des collections est pour l’instant unique en France : la mise en place de cette collaboration directe avec les communautés de l’Amazonie brésilienne et les échanges durables qui en découlent nous ont permis de sortir d’une logique marchande et de cesser d’alimenter les spéculations dont les objets dits « d’art premier » font l’objet sur le marché de l’art.


Article rédigé par

 

  • Lucia Van Velthem, conservatrice des collections d’anthropologie, Brésil

  • Sylviane Bonvin Pochstein, responsable des collections d’ethnographie du Muséum de Toulouse.

  • Annabel Fontecave, chargée de projets culturels en ligne au Muséum de Toulouse

 

Mis en ligne le 16 janvier 2020


Références

 


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